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19 Nov

Viols de Mazan : pourquoi l’âge de Gisèle Pelicot n’est pas anodin

Publié par Ensemble29

Viols de Mazan :
pourquoi l’âge de Gisèle Pelicot n’est pas anodin

 

Par Fiona Schmidt

Tribune

 

À travers une série de tribunes, L’Humanité donne la parole aux féministes, en échos au procès Pelicot.

Le procès des violeurs de Mazan est l’occasion de réfléchir enfin à la spécificité des violences sexuelles faites aux femmes âgées.

Fiona Schmidt est autrice et militante féministe.

 
« Devenue le symbole international de la lutte contre les agressions sexuelles, Gisèle Pelicot, 71 ans, prouve que l’avancée en âge ne protège pas les femmes des violences de genre, bien au contraire », explique l'autrice et militante féministe Fiona Schmidt.

 

L’âge n’a jamais empêché les hommes de violer. 

En France, 27 % des mineurs auteurs d’infractions à caractère sexuel ont moins de 13 ans – et 92 % sont des garçons1. Dominique Strauss-Kahn avait dépassé la soixantaine au moment où il a agressé sexuellement Nafissatou Diallo, en 2011. Gérard Depardieu en avait plus de 70 sur le tournage du film les Volets verts (sorti en 2022), durant lequel il aurait agressé sexuellement deux femmes, qui ont porté plainte contre lui – le procès a été renvoyé à mars 2025.

On peut donc être un agresseur sexuel à tout âge.

Âgés de 21 à 68 ans au moment des faits, commis entre 2011 et 2020, les 51 hommes qui comparaissent depuis le 2 septembre devant la cour criminelle du Vaucluse au procès dit « des viols de Mazan » ne font que le confirmer, une nouvelle fois. En revanche, dans notre imaginaire collectif sexiste et âgiste (entre autres…), seules les femmes désirables, donc jeunes, sont violées – comme si le viol était affaire de désir et non de domination… Et comme si on ne pouvait pas désirer en dehors des normes.

 

Dans un entretien accordé à Mediapart, Amélie, décoratrice ensemblière sur le tournage des Volets verts, dit s’être sentie « ridicule » d’être victime d’agression sexuelle « à (m)on âge » (50 ans, au moment des faits).

Le 23 octobre, Gisèle Pelicot déclarait devant la cour : « Un accusé, la semaine dernière, a eu l’élégance de dire que non (…), il n’était pas un violeur. Mais surtout, il ne serait pas venu violer une femme de 57 ans, car s’il avait pu choisir, il en aurait pris une plus belle. Et je n’avais pas 57 ans, j’en avais 67 lorsqu’il est venu me violer. »

De fait, Gisèle Pelicot a 71 ans aujourd’hui – 72, dans quelques semaines. Personne ne fait mystère de son âge, mais personne n’en parle non plus, alors qu’il est signifiant, voire déterminant dans cette affaire qualifiée de « hors norme » par son ampleur et par le fait que son supplice ait duré presque dix années.

Comment expliquer l’errance médicale que Gisèle Pelicot a subie autrement que par la combinaison de sexisme et d’âgisme ? Aucun des nombreux médecins qu’elle a consultés n’a jamais soupçonné d’agressions sexuelles, alors même qu’elle se plaignait de douleurs génitales. Et aucun ne s’est alarmé non plus de ses trous de mémoire et de sa fatigue chronique, perçus comme la conséquence « naturelle » du vieillissement… et particulièrement du vieillissement féminin, que la médecine occidentale a tendance à traiter à coups de psychotropes.

En France, la prescription de médicaments psychotropes (anxiolytiques, antidépresseurs, hypnotiques et neuroleptiques) augmente avec l’âge2. Et on sait aussi que les femmes consomment en moyenne deux fois plus de psychotropes que les hommes 3. On s’est demandé comment Dominique Pelicot s’était procuré les psychotropes avec lesquels il sédatait sa femme pour la violer et la faire violer.

Mais on distribue ces médicaments aux femmes âgées comme des bonbons aux enfants à Halloween ! On ne peut donc pas comprendre comment l’impensable est arrivé à Gisèle Pelicot si on ne tient pas compte des facteurs invisibles qui ont facilité le passage à l’acte des accusés, et retardé leur révélation publique.

Une femme âgée est doublement méprisée et objectifiée, en tant que femme et en tant que vieille. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si plus de 30 % des victimes de féminicide en 2024 ont plus de 60 ans4 : leur (ex)- compagnon a d’autant moins de scrupules à disposer de leur vie que, socialement, elle ne vaut rien.

Les femmes qui ne sont plus en âge ni de procréer, ni de travailler disparaissent des statistiques officielles. La plupart des enquêtes mesurant les violences faites aux femmes portent sur les personnes de moins de 70 ans : l’Enquête nationale annuelle sur les violences envers les femmes en France (Enveff) porte sur les femmes âgées de 20 à 59 ans, par exemple. Ce qui, du fait du recul de l’espérance de vie, invisibilise chaque année de plus en plus de femmes.

 

Devenue le symbole international de la lutte contre les agressions sexuelles, Gisèle Pelicot, 71 ans, prouve que l’avancée en âge ne protège pas les femmes des violences de genre, bien au contraire. Notre indifférence collective à l’égard des femmes âgées les y expose d’autant plus. 

Et on ne peut pas exprimer sa solidarité avec Gisèle Pelicot sans réfléchir collectivement aux violences spécifiques faites aux femmes âgées qui continuent de passer sous nos radars. 

Y compris nos radars féministes.

 

  1. Mineurs auteurs d’infractions sexuelles : quelle prise en charge ? sur vie-publique.fr ↩︎
  2. « Étude de la prescription et de la consommation des antidépresseurs en ambulatoire », sur archive.ansm.sante.fr/ ↩︎
  3. « Les femmes consomment deux fois plus de psychotropes que les hommes », Franceinfo.fr, 21 octobre 2015. ↩︎
  4. https://www.feminicides.fr/ ↩︎
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