Gisèle Pelicot : « J’ai pris conscience que je n’avais pas à avoir honte »
À mi-parcours du procès qui se tient depuis huit semaines au tribunal d’Avignon, le président de la cour criminelle a tenu à entendre une seconde fois Gisèle Pelicot, violée et droguée à son insu pendant dix ans par son mari et une cinquantaine d’autres hommes.
Avignon (Vaucluse), envoyée spéciale.
Son témoignage était attendu.
Pour la seconde fois, Gisèle Pelicot se présentait à la barre. Si les bancs réservés à la presse s’étaient un peu vidés ces dernières semaines, les places étaient toutes occupées ce mercredi matin, et de nombreux journalistes ont même été refoulés, bien qu’accrédités.
L’autre salle, réservée au public, débordait aussi. En fin de semaine dernière, à mi-chemin de ce procès longue durée, le président de la cour criminelle départementale du Vaucluse, Roger Arata, avait tenu à entendre à nouveau le principal accusé Dominique Pelicot, qui a reconnu avoir drogué, violé à son insu et livré à d’autres hommes sa femme, pendant dix ans. Jeudi matin, c’était au tour de la principale victime d’être écoutée.
« Madame Pelicot », s’est contentée de prononcer le président de la cour pour l’appeler à témoigner. « Je vous suis reconnaissante de me donner la parole, après huit semaines où j’ai été blessée, interpellée, commence la plaignante. Quand j’ai pris la décision de renoncer à ce huis clos, j’ai pris conscience que je n’avais pas à avoir honte. Je n’avais rien à me reprocher. J’ai subi une centaine de viols et il était difficile de prendre la décision de diffuser les vidéos. Mais ça permettait de connaître la vérité. »
Les « bas-fonds de l’âme humaine »
Droite, d’une voix ferme, Gisèle Pelicot regarde la cour sans se tourner vers son ex-mari en raison de « la charge émotionnelle énorme ». Elle l’appelle tout de même « Dominique ». Lui-même baisse les yeux, les doigts sur son visage. Il relèvera la tête plus tard. « Dominique, reprend-elle, nous avons eu cinquante ans de vie commune. J’ai été une femme heureuse, comblée. Tu étais pour moi un homme bienveillant, attentionné, jamais je n’ai douté de ta confiance. » La septuagénaire se demande encore « comment cet homme parfait a pu en arriver là ».
Elle l’a soutenu, face à ses problèmes de santé, un cancer, à ses soucis d’argent : « Je ne l’ai pas lâché. » Mais elle remarque que lui non plus ne l’a « pas lâchée » en l’accompagnant chez les gynécologues, alors qu’elle s’inquiétait d’inflammations inexpliquées, ou chez le neurologue, en raison de ses « trous noirs ». Ceux-ci n’étaient pas dus à une maladie neurodégénérative comme le craignaient ses proches, mais au Temesta que son époux lui administrait régulièrement dans le secret.
« Il m’apportait au lit ma glace framboise-mangue et je disais : « La chance que j’ai, t’es un amour, tu prends vraiment soin de moi. » » C’est notamment dans ce sorbet du soir que Dominique Pelicot glissait, à la pipette, la drogue pilée. À son insu.
« Moi, je t’ai toujours tiré vers le haut, je t’ai entraîné vers la lumière, toi tu as choisi les bas-fonds de l’âme humaine. » À ces mères, ces sœurs, ces compagnes qui témoignent en la faveur des autres accusés, décrivant des frères et maris « exceptionnels », Gisèle Pelicot veut expliquer qu’elle « avait le même à la maison ».
« J’avais l’impression qu’on parlait d’une recette »
À cette « trahison » se superpose une autre souffrance, qu’elle endure depuis le début du procès. Chaque jour, elle entend l’un des 50 autres coaccusés dire qu’il a « fait son marché », qu’un autre « n’est pas un violeur » car, sinon, « il aurait violé une plus belle » et non une femme de 67 ans. Elle se souvient : « Un avocat a demandé à un accusé : « Quand avez-vous eu la sensation de commettre un viol, après la fellation ou après la pénétration ? » J’avais l’impression qu’on parlait d’une recette : la farine, c’est avant ou après les œufs ? »
Face aux questions du président, des assesseures, des avocats généraux, Gisèle Pelicot peine à trouver un mobile à son bourreau. La vengeance après qu’elle a eu une liaison ? « C’était trente ans avant… » L’humiliation face à son image de « bourgeoise » ? « Je n’ai jamais senti chez lui un complexe d’infériorité. »
Par ailleurs, la plaignante ne fait pas la différence entre les viols commis par son mari, ou par ceux venus chez elle « sans son consentement ». « Pour moi, un viol, en lui-même, est d’une violence inouïe. Quand on voit (sur les vidéos) ces hommes me caresser soi-disant : où est la différence ? Ils sont en train de souiller une femme inconsciente. Il n’y a pas viol et viol, il y a viol », répond-elle ainsi à la stratégie de certains avocats de la défense.
Si aujourd’hui, à la barre, Gisèle Pelicot pose une voix affirmée, « ce n’est pas du courage », mais « de la volonté et de la détermination ».
À 72 ans, elle est « une femme détruite », mais elle tient à venir tous les jours dans cette salle d’audience.
« Je tiens parce que j’ai tous ces hommes et toutes ces femmes derrière moi, qui sont victimes de viol dans cette société. Mon exemple peut servir aux autres. »
C’est pour cela qu’elle a levé le huis clos.
« Depuis le 2 septembre, je n’ai jamais regretté mon choix », conclut-elle.