• Crises sociales,

    crises démocratiques,

    crise du néolibéralisme

     

    21 octobre 2019 Par Romaric Godin
    Médiapart
     

    Les tensions sociales dans le monde ont un point commun : le rejet des inégalités et de la perte de contrôle démocratique.

    Le moteur de la contestation pourrait bien être la perte de pertinence face aux défis actuels du néolibéralisme, qui aggrave sa propre crise et ouvre la porte à l’affrontement. 

     

    Les militaires dans les rues de Santiago du Chili, la place Urquinaona de Barcelone en flammes, des barricades qui hérissent les rues de Beyrouth…

    Pendant que la France politique et médiatique se passionne pour un voile, le monde semble s’embraser.

    Car ces scènes d’émeutes violentes qui ont marqué les derniers jours ne sont pas isolées. Elles viennent après des scènes similaires en Équateur, en Haïti (où le soulèvement populaire se poursuit), en Irak, en Égypte, en Indonésie, à Hong Kong, en Colombie… Sans compter les mouvements moins récents au Zimbabwe, au Nicaragua, en Roumanie et en Serbie durant l’hiver dernier ou, bien sûr, le mouvement des gilets jaunes en France.


     

    Évidemment, il est possible de ne voir dans tous ces événements que des mouvements locaux répondant à des cas précis : la pauvreté endémique en Haïti, la persistance du militarisme de la droite chilienne, la dollarisation partielle ou totale des économies équatorienne et libanaise, le refus de l’Espagne de reconnaître l’existence d’une « question catalane » ou encore l’aspiration démocratique de Hong Kong.

    Toutes ces explications sont justes.

    Mais sont-elles suffisantes ?

    Les mouvements sociaux ou démocratiques locaux ont toujours existé, mais qu’on le veuille ou non, la particularité du moment est bien qu’ils surgissent au même moment.

    Immanquablement, cet aspect contemporain des révoltes sur les cinq continents amène à penser qu’il existe bien un lien entre elles.

     

    Le néolibéralisme veut vivre et aggrave sa propre crise

     

    Ce lien pourrait bien se trouver dans la grande crise dans laquelle le monde est entré en 2007-2008.

    Au-delà de ce qu’en retiennent la plupart des observateurs, le « grand krach » qui a suivi la faillite de Lehman Brothers le 15 septembre 2008, cette crise est bien plus profonde et elle s’est poursuivie jusqu’à nos jours. Car ce n’est pas une simple crise financière ou économique, c’est la crise d’un mode de gestion du capitalisme, le néolibéralisme, qui se fonde sur la mise au service du capital de l’État, la financiarisation de l’économie et la marchandisation de la société.

    Comme celle des années 1930 ou 1970, la crise actuelle remet en cause profondément le fonctionnement contemporain du capitalisme. Ces crises sont souvent longues et accompagnées de périodes de troubles. Comme l’a montré l’historien Adam Tooze dans Le Déluge (Les Belles Lettres, 2015), la crise de 1929 n’est pas le début d’une perturbation du capitalisme, laquelle a commencé pendant la Première Guerre mondiale et n’a réellement trouvé son issue qu’après cette Grande Guerre.

    Quant au néolibéralisme, il ne s’est imposé que dans les années 1990, vingt ans après le début de la crise de l’ancien paradigme.

     

    Aujourd’hui encore, la crise est longue et s’approfondit à mesure que le néolibéralisme se débat pour ne pas mourir.

    Or en voulant survivre, il pousse le monde dans l’abîme.

    Car, certes, le néolibéralisme a survécu au choc de 2008 et il a même pu revenir après 2010 pour proposer comme solutions au monde l’austérité budgétaire et les « réformes structurelles » visant à détruire les protections des travailleurs et des plus fragiles. Mais en cherchant à rester dominant, le néolibéralisme a encore approfondi sa propre crise.

    Le premier salut de ce système économique mondial a été en effet une fuite en avant dans la croissance menée principalement par un régime chinois soucieux de continuer à alimenter la demande occidentale, dont vit son système économique. Et cette fuite en avant s’est traduite par une surproduction industrielle inouïe qui n’est pas pour rien dans la dégradation brutale de la situation climatique actuelle. Quelques chiffres le prouveront aisément. La Chine produit en deux ans plus d’acier que le Royaume-Uni, qui fut longtemps le premier producteur mondial, en 150 ans et plus de ciment que les États-Unis au cours de tout le XXe siècle. Cette stratégie a échoué. Elle a conduit à un ajustement de l’économie chinoise qui a frappé directement ses fournisseurs émergents, du Brésil à l’Argentine en passant par l’Équateur et le Venezuela. Tous ont vu disparaître la manne des matières premières et ont dû ajuster leurs politiques.

    L’autre moteur de la sauvegarde du néolibéralisme a été la politique monétaire conçue comme un moyen d’éviter toute relance budgétaire dans les pays occidentaux, mais qui, en réalité, n’est parvenue à sauver que le secteur financier et les grands groupes multinationaux. Ce plan de sauvetage du néolibéralisme a profondément échoué. La croissance mondiale n’a pas redécollé et la productivité est au plus bas malgré la « révolution technologique ». Le secteur privé investit trop peu et souvent mal. Depuis quelques mois, l’économie mondiale est entrée dans une phase de nouveau ralentissement.

     

    Dans ces conditions, l’application continuelle des réformes néolibérales pour sauvegarder les marges des entreprises et les revenus des plus riches a eu également un effet aggravant. On l’a vu : les profits sont mal ou peu investis, la productivité ne cesse de ralentir et la richesse à partager est donc moins abondante. Mais puisque, pour réagir à ce ralentissement, on donne encore la priorité aux riches et aux entreprises, donc à ceux qui investissent mal ou peu, alors les inégalités se creusent encore plus. Dans cette logique, dès qu’un ajustement doit avoir lieu, on réclame aux plus modestes une part d’effort plus importante : par une taxe proportionnelle comme celle sur les appels Whatsapp au Liban, par la fin des subventions pour les carburants en Équateur ou en Haïti ou encore par la hausse du prix des transports publics au Chili. Toutes ces mesures touchent de plein fouet les besoins des populations pour travailler et générer des revenus.

     

     
    Quand bien même le différentiel de croissance rapprocherait les économies émergentes de celles de pays dits plus avancés et ainsi réduirait les inégalités au niveau mondial, dans tous les pays, les inégalités nationales se creusent plus que jamais. C’était le constat que faisait l’économiste Branko Milanović dans Inégalités Mondiales (2016, traduit par La Découverte en 2018) qui y voyait un retour de la question des classes sociales. C’est donc bien à un retour de la lutte de classes que l’on assiste au niveau mondial.

     

    Longtemps, on a pensé que la critique du néolibéralisme était un « privilège de riches », réservée aux pays les plus avancés qui ne connaissaient pas les bienfaits de ce système. D'une certaine façon, la hausse des inégalités était le prix à payer pour le développement. Et il fallait l'accepter au nom de ces populations que l'on sortait de la misère. Mais ce discours ne peut plus fonctionner désormais et c’est la nouveauté de la situation actuelle. La contestation atteint les pays émergents. Le coup d’envoi avait été donné dès 2013 au Brésil, juste après le retournement du marché des matières premières, avec un mouvement social inédit contre les mesures de Dilma Rousseff prévoyant une hausse du prix des transports publics. Désormais, la vague s’intensifie et touche des pays qui, comme le Chili, ont longtemps été présentés par les institutions internationales comme des exemples de réussite et de stabilité.

    Dans ces pays émergents, le ressort du néolibéralisme s’est aussi brisé. Son besoin de croissance et de concurrence le mène dans l’impasse : alors que la croissance est moins forte, la réalité des inégalités apparaît tandis que les hausses passées du niveau de vie font perdre de la compétitivité dans un contexte de ralentissement du commerce mondial. Le mirage d’un rattrapage des niveaux de vie avec les pays les plus avancés, la grande promesse néolibérale, disparaît avec les mesures déjà citées. Aucune solution n’est proposée à ces populations autre qu’une nouvelle paupérisation.

     

    Le retour de la question sociale

     

    Mais le néolibéralisme n’en a que faire. Enfermé dans sa logique de croissance extractiviste et comptable, il s’accroche à ses fantômes : la « théorie du ruissellement », la courbe de Laffer ou encore le « théorème de Coase » voulant que les questions de justice distributive doivent être séparées de la réalité économique. Il le fait grâce à un autre de ses traits saillants : « l’encadrement » de la démocratie.

    « L’économique » ne saurait relever du choix démocratique, il doit donc être préservé des « affects » de la foule ou, pour reprendre le mot devenu célèbre d’Emmanuel Macron, de ses « passions tristes ». Mais cet enfermement est de moins en moins possible alors que les inégalités se creusent et que la crise climatique s’exacerbe. Après cinq décennies de démocratie encadrée, les populations réclament que l’on prenne en compte leurs urgences et non plus celles des « marchés » ou des « investisseurs ».

    La crise actuelle du néolibéralisme a donc trois faces : une crise écologique, une crise sociale et une crise démocratique. Le système économique actuel est incapable de répondre à ce qui devient trois exigences profondes. Face à l’urgence écologique, il propose de répondre par les marchés et la répression fiscale de la consommation des plus faibles. Face à l’urgence sociale et démocratique, la réponse est l’indifférence. Car en réalité, répondre à ces demandes supposerait un changement profond de paradigme économique.

     

    Investir pour le climat supposerait ainsi de réorienter entièrement les investissements et de ne plus fonder l’économie uniquement sur une croissance tirée par les bulles immobilières et financières. Cela supposerait donc une remise à plat complète du système de création monétaire, ce qui est en germe dans le Green New Deal proposé aux États-Unis et qui effraie tant les économistes néolibéraux. Car, dès lors, la transition climatique ne se fera plus contre les classes sociales fragilisées mais avec elles. En assurant une redistribution massive des ressources au détriment des plus riches, on donnera ainsi aux classes les plus modestes les moyens de vivre mieux sans détruire la planète. Enfin, une association plus étroite des populations aux décisions permettrait de contrôler que ces dernières ne se font pas pour l’avantage des plus riches et du capital, mais bien de l’intérêt commun. Or, c’est précisément ce que le néolibéralisme a toujours rejeté : cette capacité de la démocratie à « changer la donne » économique. Précisément ce dont le monde a besoin aujourd’hui.

    Autrement dit : ces trois urgences et ces trois exigences sont profondément liées. Reposer la question sociale, c’est nécessairement aujourd’hui poser une question démocratique et écologique. Mais comme ce changement est profondément rejeté par le néolibéralisme et les États qui sont acquis à sa logique, il ne reste alors que la rue pour exprimer son besoin. C’est ce qui est sur le point de se cristalliser aujourd’hui. Selon les régions, les priorités peuvent être différentes, mais c’est bien un même système qui est remis en cause, ce néolibéralisme global. Au reste, tous les mouvements connaissent une évolution où la question démocratique et sociale se retrouve, parfois avec des préoccupations écologiques conscientes. Partout, donc, la contestation est profonde et touche au système économique, social et politique.

     

    Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux samedi 19 octobre, on voit des policiers espagnols frappant les manifestants indépendantistes catalans dans les rues de Barcelone. Sur le mur, un graffiti en catalan se détache : « aço és llutta de classe », « ceci est une lutte de classe ». Derrière la question nationale catalane s’est toujours placée la revendication d’une société plus juste et redistributive. Lorsque frappe la répression, cette réalité reprend le dessus. La volonté de reprendre le contrôle démocratique en Catalogne traduit aussi des priorités sociales et écologiques (un des condamnés par la justice espagnol, Raül Romeva, a été un élu écologiste avant de rejoindre le mouvement indépendantiste).

    En France, le mouvement des gilets jaunes ne s’est pas arrêté à une simple « jacquerie fiscale » et la fin de la hausse de la taxe carbone n’a pas mis fin au mouvement. Ce dernier a remis en cause la pratique démocratique du pays et la politique anti-redistributive du gouvernement et le mouvement a même rejoint les mouvements écologistes, comme l’a montré l’occupation d’Italie 2 début octobre. Les angoisses de « fin du mois » et de « fin du monde » commencent à converger. En Équateur, la situation est assez comparable : la lutte contre la fin des subventions à l’essence a permis de mettre en avant l’ampleur des inégalités touchant les populations autochtones, lesquelles sont depuis des années en révolte contre la logique extractiviste de gouvernements à la recherche de dollars.

    Au Liban, où sept personnes détiennent l’équivalent d’un quart du PIB, le rejet du plan de « réformes » prévoyant taxes pour les plus pauvres et privatisations s’est aussi accompagné d’un rejet du gouvernement qui, pourtant, regroupe l’essentiel des partis du pays. Ce lien entre mouvement social et démocratisation est également évident au Chili. À Hong Kong, la contestation démocratique contre un régime chinois qui cherche à tout prix à cacher la crise de son modèle économique a pris un tournant social évident.

    Cette crise n’est qu’un début. Rien ne permet d’espérer que cette crise néolibérale se règle rapidement, bien au contraire. Aux pressions sociales vont s’ajouter les catastrophes climatiques à répétition, comme celles qu’ont connues les Caraïbes depuis quelques années, qui ne feront que dégrader les conditions sociales. Surtout, les États semblent incapables de trouver d’autres solutions que celles issues du bréviaire néolibéral. Certes, en Équateur ou au Liban, les manifestants ont obtenu satisfaction avec le retrait des projets contestés. Au Liban, une mesure redistributive, une taxe sur les bénéfices bancaires a même été accordée. Mais ces victoires sont fragiles et, comme on l’a vu, elles n’épuisent ni les problèmes sous-jacents, ni les revendications démocratiques.

     

    Confronté à ce conflit permanent et à la contestation de son efficacité, le néolibéralisme pourrait alors se durcir et se réfugier derrière la « violence légitime » de l’État pour survivre. Comme Emmanuel Macron en France qui justifie toutes les violences policières, Pedro Sánchez en Espagne, qui n’a visité que des policiers blessés à Barcelone ce 21 octobre ou Sebastián Piñera, le président chilien invité du G7 de Biarritz en septembre, qui a fait ses annonces sous le regard de militaires comme jadis Augusto Pinochet… Ce dernier a ouvertement déclaré : « Nous sommes en guerre », à propos des manifestants. La guerre sociale devient donc mondiale et elle implique le néolibéralisme et ses défenseurs contre ses opposants.

    Devant la violence de cette guerre et l'incapacité des gouvernants à dépasser le néolibéralisme, on assisterait alors à une convergence du néolibéralisme, autrement dit de la défense étatique des intérêts du capital, avec les mouvements néofascistes et nationalistes, comme cela est le cas depuis longtemps déjà dans les anciens pays de l’Est ou, plus récemment, dans les pays anglophones, mais aussi désormais en Inde et en Chine. Le besoin de stabilité dont le capital a si impérieusement besoin ne pourrait alors être acquis que par une « militarisation » de la société qui accompagnerait sa marchandisation. Le néolibéralisme a prouvé qu’il n’était pas incompatible avec cette évolution : son laboratoire a été… le Chili de Pinochet, un pays alors verrouillé pour les libertés, mais fort ouvert aux capitaux étrangers. Ce retour de l’histoire pourrait être un présage sinistre qui appelle désormais à une réflexion urgente sur la construction d’une alternative sociale, écologique et démocratique.


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  • Jack Kerouac

    est mort il y a 50 ans,

    le 21 octobre 1969

    à St. Petersburg en Floride.


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  • L’homme ne vivra jamais sur une autre planète,

    selon le lauréat du prix Nobel de physique, Michel Mayor

    Ouest-France >>>>>


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  • Rencontre avec Didier Daeninckx

    Libération >>>>>

    Wikipédia >>>>>


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  • Brasparts.Saint Rivoal.

    Fête de la pomme, du miel et des champignons

    Dimanche 13 Octobre 2019

    Ouest-France >>>>>


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  • 11 octobre 1886:

    Fondation de la Fédération nationale des syndicats.

    Il s'agit alors de la première organisation syndicale interprofessionnelle en France

    (jusqu’alors, les syndicats se limitaient à des fédération de métiers).

    En 1895, elle donnera naissance, avec la Fédération des Bourses du travail, à la CGT

    (CGT Confédération Générale du Travail).

    Twitter >>>>>


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  • QG TV - PAS DE QUARTIER -
     
    « De quoi les Gilets jaunes sont-ils le nom ? »
     
    Aude Lancelin, avec Alain Badiou, philosophe, Geneviève Legay, Gilet jaune et militante d'Attac, et Youcef Brakni, du comité la vérité pour Adama.
    1h30
     
     

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  • Convention pour le climat:

    150 citoyens méfiants mais déterminés

     

    6 octobre 2019 Par Christophe Gueugneau Médiapart
     

    Les 150 citoyens tirés au sort ont commencé à plancher, pendant trois jours, sur la question posée par le gouvernement, à savoir comment réduire d’au moins 40 % nos émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030.

    Ce premier week-end leur a permis d’identifier les blocages face à la transition, mais aussi de demander, à plusieurs reprises, au gouvernement de réitérer sa promesse de respecter leurs travaux. 

     

     

    Personne n’y croit vraiment.

    Et eux pas beaucoup plus que les autres.

    Eux ? Les 150 citoyens tirés au sort pour participer à la Convention citoyenne sur le climat.

    Décidé par Emmanuel Macron fin avril, ce « machin » démocratique est censé, en six week-ends de trois jours, apporter des réponses concrètes et législatives à la question :

    « Comment faire baisser d’au moins 40 % nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 dans un souci de justice sociale ? »

     

     

     
    À l’issue de ces travaux, le gouvernement s’est engagé à transmettre le ou les projets de loi au Parlement « sans filtre », ou bien d’appliquer d’éventuelles mesures réglementaires, ou encore d’aller directement au référendum.
    Mais peut-on faire confiance au gouvernement et au président de la République ?
    Quand on dit « sans filtre », sera-ce bien le cas ?
    Et qu’en feront les députés, de ces textes ?

     

     

    À l’issue d’un premier week-end, aucune réponse ferme et définitive n’a été apportée, y compris par le premier ministre Édouard Philippe, qui a parlé vendredi devant les 150 citoyens, ou par la ministre de la transition écologique Élisabeth Borne, venue dimanche matin.

    Mais il y a tout de même un fait rassurant : les 150 tirés au sort, dont on ne savait pas grand-chose avant le premier jour – si ce n’est qu’ils étaient l’exact portrait de la France en chiffres,  sont vraisemblablement au fait de cette incertitude et ne comptent pas s’y laisser prendre.

     

     

    Dès vendredi, après une courte allocution, le premier ministre Édouard Philippe s’est ainsi retrouvé face à quelques citoyens déterminés.

    Comme Delphine, de Rouen, qui estime que les « particuliers sont culpabilisés » et se demande ce qu’il adviendra « si nos mesures s’en prennent aux grands groupes industriels ».

    Ou bien Marie-Hélène, de Paris, qui tient à savoir combien de temps s’écoulera entre la remise des propositions de la Convention et la mise en place des actions.

     

    À cette question, « pas complètement simple » selon lui, Édouard Philippe n’a pas  apporté de réponse complètement claire.

    « Vous n’êtes pas députés ni sénateurs », leur a rappelé Philippe, manière de dire que ce seront bien eux qui auront le dernier mot.

    De fait, le parcours, malgré les promesses présidentielle et gouvernementale, sera semé d’embûches. 

     

     

    Si les citoyens envoient des projets de loi, il faudra passer par l’étude d’impact, les amendements, le vote d’un Sénat à majorité de droite…

    S’ils demandent un référendum, il faudra passer par le Conseil constitutionnel.

    Et même en cas de mesures d’ordre réglementaire, les services du ministère auront leur mot à dire.

    « Je ne peux pas vous promettre que toutes vos propositions seront appliquées, a fini par lâcher le premier ministre. Je ne peux pas vous garantir que la Constitution va être changée. Je peux vous promettre que vos propositions seront soumises à l’Assemblée nationale et au Sénat. »

      

     

    Deux jours plus tard, face à la ministre de la transition écologique Élisabeth Borne, les conventionnels ne semblent pas faire beaucoup plus confiance au gouvernement.

    Mais la teneur de leurs questions montre un progrès dans la définition du problème posé – ils ont passé beaucoup de temps, la veille, à s’informer sur les blocages. 

     

    Ainsi, Sarah, de Bourges, qui se demande « pourquoi il y a toujours une faille ou une porte de sortie dans les réglementations visant à baisser les émissions de gaz à effet de serre ».

    Ou Adèle, de Savoie, qui prend en exemple le sort des passoires énergétiques – la dernière loi Énergie climat vient d’écarter le caractère obligatoire d’une rénovation – pour comprendre les « pressions exercées par les entreprises sur le gouvernement »

    Paul, de Paris, demande de son côté : « Quelle cohérence y a-t-il à vouloir baisser le CO2 et à signer en même temps le Ceta [l’accord de libre-échange entre l’UE et le Canada – ndlr] ? »

    Question qui entre en résonance avec celle d’un autre citoyen, très applaudi, qui demande à ce qu’on lui explique pourquoi, « lors de la crise de 2008, l’État et les banques ont trouvé les financements pour sauver le système, alors qu’on ne trouve pas les financements quand il s’agit du climat ».

     

    Auditionnée dimanche matin, Anne Bringault, chargée de la transition écologique pour le Réseau action climat (RAC), s’est dite, à sa sortie, « épatée » qu’en deux jours les citoyens « se posent déjà les bonnes questions sur les blocages ».

    Certes, estime-t-elle, certaines ONG sont plus que dubitative sur cette Convention, mais elle pense qu’il pourrait advenir quelque chose.

    De fait, les 150 tirés au sort lui ont explicitement demandé d’envoyer les propositions du RAC afin de les étudier.

    Greenpeace n’est pas vraiment d’accord.

    Dans un communiqué envoyé vendredi, l’ONG juge le mandat de cette Convention citoyenne « incertain »

     

    Auditionné lui aussi dimanche matin, Laurent Berger, de la CFDT, s’est montré prudent, pour ne pas dire circonspect.

    Pour le syndicaliste, cette Convention est un « formidable outil », qui va « devoir taper dans le dur ».

    Mais si le gouvernement hésite, « c’est là où nous entrerons en piste », a-t-il dit, rappelant le travail effectué par son syndicat et beaucoup d’autres organisations sur le « pouvoir de vivre ».

     

    « Ils sont prêts à faire évoluer le cadre »

     

    Garant du débat, le réalisateur Cyril Dion y croit-il plus ?

    Vendredi, face au premier ministre, il a insisté, demandant à Édouard Philippe de réitérer la promesse d’une transmission « sans filtre » des textes au Parlement.

    Deux jours plus tard, interrogé par Mediapart, il sourit :

    « Les tirés au sort ont posé cette question tout le week-end. Au premier ministre, à la ministre de la transition, et à nous surtout. »

    Pour lui, la défiance est quasiment légitime, car « on a vécu énormément de séquences où les gouvernements n’ont rien fait de l’avis des citoyens », citant le « grand débat », le Grenelle de l’environnement ou encore les États généraux de l’alimentation. 

     

    Mais pour Dion, cette question est aussi rassurante, cela prouve « qu’ils mettent de l’enjeu dans leurs travaux ».

    Cela accentue en outre le rapport de force nécessaire :

    « Plus les politiques s’engagent, plus ils réitèrent leurs promesses, et plus ils ne pourront faire autrement que d’honorer cette parole. »

     

    Pour Mathilde Imer, membre du comité de gouvernance, ce premier week-end n’a pas simplement été un tour de chauffe pour les 150 citoyens, mais aussi pour eux-mêmes. 

    Samedi, le comité s’est présenté.

    Mathilde Imer a expliqué aux conventionnels les équilibres internes.

    Le comité a en effet été sous le feu des critiques ce week-end, et notamment la présence en son sein de Catherine Tissot-Colle, membre du Cese, le Conseil économique, social et environnemental, qui accueille cette Convention, mais surtout membre du Medef et conseillère de l’entreprise Eramet, un géant de la mine et de la métallurgie.

    Catherine Tissot-Colle n’est qu’une membre parmi les 15 du comité de gouvernance, tempèrent ses collègues.

     

     

    Quoi qu’il en soit, les tirés au sort ont a priori toute latitude pour ne pas se laisser cornaquer.

    Et de fait, ce premier week-end a montré que les questions dérangeantes arrivent vite à la surface.

    Samedi, la question de la baisse de 40 % des émissions a ainsi été d’emblée posée, ce que cela signifie, ce qui entre dans ce calcul et surtout ce qui n’y entre pas – la question des émissions importées et de l’empreinte carbone notamment.

    « Il y a eu une demande d’échanges approfondis sur ces questions pour affiner le débat et aller potentiellement vers plus d'ambition », selon Mathilde Imer. 

    Pour elle, un autre point positif est qu’« on a senti une dynamique de groupe, ils sont prêts à faire évoluer le cadre ».

    Alors que la journée de samedi devait être consacrée aux blocages puis à la justice sociale, ce deuxième point a ainsi été repoussé au prochain weed-end pour aller plus loin dans les blocages.  

     

    Dimanche matin, en assemblée, les 150 ont ainsi expliqué avoir relevé des blocages de trois ordres : économiques, politiques et individuels. 

    Pour les premiers : « l’obsession pour la croissance », « la logique de l’intérêt financier [qui] prime sur le bien commun », « les lobbys et les grands groupes qui exercent une pression sur le gouvernement » ou encore « le manque d’engagement des grandes entreprises ».

    Parmi les blocages politiques : le « manque d’engagement et de courage de la part des États et des élus » ou le « manque de suivi et de transparence des actions » déjà entreprises.

    Enfin, pour les blocages individuels : « la capacité des citoyens à changer leurs modes de vie », la « résistance au changement, qu’elle soit consciente ou inconsciente », le « manque de moyen pour éduquer et accompagner les citoyens pour comprendre » et plus généralement la « culture de la consommation [qui] domine toujours notre mode de vie individuel »

     

    Trouver des issues à ces blocages va donc occuper les prochains week-ends de la Convention.

    Ils pourront pour ce faire s’appuyer sur l’audition de divers experts et personnalités.

    Certains choix laissent cependant songeurs.

    Si l’audition vendredi soir de la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte, par ailleurs membre du Giec, était évidente, celles, dimanche matin, de la ministre de la transition Élisabeth Borne ou d’Augustin de Romanet, PDG du groupe Aéroports de Paris, le paraissent moins.

    A fortiori quand ce dernier cite l’étude Zen 2050 pour expliquer qu’il est « possible d’atteindre la neutralité carbone sans nuire à l’économie ».

    Ou quand il affirme que « plus les entreprises sont grandes et cotées, et plus elles sont sensibles » à la question du climat…

     

    À l’issue de ce premier week-end se pose également la question des trois semaines qui vont suivre avant la prochaine session.

    « Le travail ne va pas s’arrêter », insiste Mathilde Imer.

    Des supports – rapports, vidéos, séminaires – vont être mis à disposition sur une plateforme dédiée.

    Deux citoyens et deux suppléants vont être intégrés au comité de gouvernance de manière à aider au choix des prochains intervenants. 

     

     
    Quant au risque de voir un ou plusieurs citoyens devenir la cible de lobbys divers et variés, les organisateurs disent avoir tout prévu.
     
    Les 150 auront un contact permanent avec un des animateurs de la Convention.
     
    Par ailleurs, ils ont été « sensibilisés à cette question », insiste Mathilde Imer : « On leur a expliqué les approches, les cadeaux, etc. Ils sont censés prévenir les garants si cela arrive. »
     
    Le comité compte également sur l’effet du nombre : si une personne venait à craquer et à le cacher, il resterait toujours 149 citoyens pour l’empêcher de nuire. 

     

    Un autre pari devra aussi être gagné pendant ces trois semaines : que les débats sortent des couloirs policés du Cese pour gagner la société en général.

    C’était la volonté, dès vendredi, de Mélanie, citoyenne de la Sarthe.

    Pour elle, cette Convention aura servi à quelque chose s’il y a une « circulation des idées, [et] que la Convention redescende sur la population, que ça remonte, que ça circule »

     

    Dans une société française clivée comme jamais, méfiante – très souvent à raison – à l’égard des politiques et des médias, il n’est pas certain que Mélanie soit pleinement entendue. 


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  • Pollution : «Par l’air, les microplastiques peuvent se déplacer partout sur la planète»

    Une étude parue mercredi confirme la réalité du transport par voie atmosphérique de microparticules de plastique et leur présence dans les zones les plus protégées de la pollution de la planète. Un constat alarmant pour les scientifiques.

    Le Parisien >>>>>

     

    Pollution : il pleut du plastique dans les Pyrénées !

    Les chercheurs du CNRS ont eux-même été étonnés. Après avoir analysé 5 mois d'eau de pluie et de neige à 1400 mètres d'altitude dans les Pyrénées, ils ont découvert une pollution aux particules de plastique identique à celle d'une ville comme Paris. 

    France Info >>>>>


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  • 21ème numéro des Possibles,

    la revue éditée à l’initiative du Conseil scientifique d’Attac

    Le vingt-et-unième numéro de la revue trimestrielle Les Possibles, éditée à l’initiative du Conseil scientifique d’Attac, est disponible. Retrouvez ci-dessous le sommaire de ce numéro et inscrivez-vous pour recevoir la revue.

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