• Penser un monde nouveau - Bernard Thibault

    Jeudi, 25 Juin, 2020

    Penser un monde nouveau. 

    Une protection sociale pour tous les peuples.

    par Bernard Thibault,

    ancien secrétaire général de la CGT

     

    L’Humanité, avec sa plate-forme numérique l’Humanite.fr, prend l’initiative d’ouvrir ses colonnes pour repenser le monde, avec l’ambition d’être utile à chacune et chacun d’entre nous.

    Cette initiative aura des prolongements avec la publication d’un hors-série à la fin de l’été et l’organisation de grands débats publics permettant de prolonger ces écrits.

    Aujourd’hui : « Une protection sociale pour tous les peuples», par Bernard Thibault, ancien secrétaire général de la CGT, membre du bureau de l’Organisation internationale du travail (OIT).

     
     

    Il est encore difficile d’avoir une évaluation précise des conséquences de la crise provoquée par le Covid-19.

    Une crise qui, par sa nature et son ampleur internationale, est sans précédent.

    Le premier indicateur, le nombre de pertes humaines et les répercussions sanitaires de plus long terme, reste une dramatique inconnue.

    Plus largement, les répercussions sociales s’annoncent redoutables.

    Déjà, l’Organisation internationale du travail (OIT) estime la perte d’emploi à 305 millions d’équivalents temps plein pour le deuxième trimestre, conséquence de la fermeture inévitable des lieux de travail sous une forme ou une autre.

    C’est plus de 1,2 milliard de personnes qui courent désormais un risque élevé de licenciement ou de réduction de salaire.

    Cela conduit l’OIT à qualifier cette période de « crise mondiale la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale ».

    «  C’est plus de 1,2 milliard de personnes qui courent désormais un risque élevé de licenciement ou de réduction de salaire. »

     

    Tous les continents sont concernés.

    Si le virus frappe sans distinction de nationalité ou de couleur de peau, force est de constater qu’il y a une évidence qui s’impose : tous les travailleurs n’ont pas les mêmes droits pour faire face à une pandémie mondiale et, singulièrement, concernant leur accès à la protection sociale.

     

    Aujourd’hui, 55 % de la population mondiale, soit environ 4 milliards de personnes, ne bénéficient d’aucune forme de protection, qu’il s’agisse d’assurance-maladie, d’indemnisation chômage de couverture des accidents du travail, de congé maternité, de retraite…

    Beaucoup de pays s’appuient sur des mécanismes d’assurances privées (accessibles à une minorité) comme alternatives à l’absence de système public.

    40 % ne disposent d’aucune assurance-maladie et d’aucun accès au service de santé.

    Les politiques d’austérité et « d’assainissement des finances publiques » ont contribué à affaiblir les capacités existantes des réseaux de santé et les prestations garanties aux travailleurs, y compris dans les pays les plus développés.

     

    « Aujourd’hui, 55 % de la population mondiale, soit environ 4 milliards de personnes, ne bénéficient d’aucune forme de protection. »

     

    Alors que le chômage va exploser,

    seul 1 chômeur sur 5 a droit à des indemnisations.

    Beaucoup n’ont pas d’autre choix que de continuer à travailler à tout prix pour continuer de se nourrir au péril de leur vie.

    Dans bien des pays, vous perdez à la fois votre emploi, parfois la santé, l’assurance-maladie et les droits à la retraite qui y sont liés.

    Concernant les retraites assises sur des fonds de pension, elles subiront les aléas des marchés financiers et risquent d’entraîner une paupérisation considérable des plus âgés.

    Ce sont là les conséquences dramatiques du fossé entre les délibérations internationales qui engagent les États à faire de la protection sociale une priorité mondiale et les politiques concrètes mises en œuvre qui vont à l’inverse.

     

    Pour faire face à l’urgence,

    une centaine de pays ont improvisé ces derniers mois des mesures instaurant des aides sociales temporaires, des dispositions protégeant du chômage total, des distributions alimentaires…

    Ce sont là des interventions ponctuelles et conjoncturelles qui débouchent sur une réponse limitée et tardive.

     

    « L’absence de système de protection sociale a constitué un terreau de misère et de précarité qui a été le ferment du développement des idées racistes, xénophobes, ayant donné lieu à l’avènement du nazisme... »

     

    C’est le moment de rappeler quelques enseignements historiques,

    dont ceux de l’Organisation internationale du travail, notamment après la Seconde Guerre mondiale, contenus dans la fameuse déclaration dite de Philadelphie.

    Elle souligne que « toute zone de pauvreté, où qu’elle se situe, représente une menace pour la prospérité de tous ».

    Les responsables de l’époque ont fait cette analyse à partir des conséquences de la crise de 1929, avant la mise en place et le développement des systèmes de protection sociale.

    Il n’y avait pas alors de prise en charge du chômage, de la maladie, de la retraite.

    La crise économique de 1929 a ainsi provoqué un tsunami social considérable.

    L’absence de système de protection sociale a constitué un terreau de misère et de précarité qui a été le ferment du développement des idées racistes, xénophobes, ayant donné lieu à l’avènement du nazisme, responsable de la Seconde Guerre mondiale.

    Après-coup, on a considéré à juste titre que ne pas s’occuper de la misère ou de la précarité à un endroit de la planète, c’était prendre un risque pour la prospérité de tous.

    Aujourd’hui, une couverture sanitaire et sociale insuffisante ne met pas seulement en danger la population d’un pays, mais la communauté internationale tout entière.

     

    Déjà, dans son rapport 2017-2019 sur la protection sociale, l’OIT soulignait :

    « Il faudrait embaucher 10 millions de professionnels de la santé pour atteindre une couverture sanitaire universelle et garantir la sécurité de la population, notamment en cas de maladie hautement contagieuse comme Ebola. »

    « Il est scandaleux que l’essentiel du commerce mondial repose sur 60 % d’emplois informels sans contrats de travail et des droits en découlant. »

     

    Il est nécessaire de prendre des mesures d’urgence et de réhabiliter au plus vite une évidence :

    « Il faut consacrer la primauté des aspects humains et sociaux sur les considérations économiques et financières », comme le proclamait le même texte de Philadelphie.

     

    Il est scandaleux que l’essentiel du commerce mondial repose sur 60 % d’emplois informels sans contrats de travail et des droits en découlant.

    Il est impossible de continuer à déléguer les affaires du monde au monde des affaires avec 80 000 multinationales qui dictent la marche de l’économie mondiale « quoi qu’il en coûte» sur le plan humain et environnemental.

     

    La dernière conférence de l’OIT relevait que, entre 1980 et 2016, le 1 % le plus riche de la population mondiale a absorbé 27 % de la croissance du revenu mondial, alors que les 50 % les plus pauvres n’ont bénéficié que de 12 %.

     

    Dans le « monde d’après », la protection sociale doit constituer un droit effectif et fondamental pour tous les peuples !


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