• Les «Macron Leaks», Médiapart et la loi anti-«fake news»

    Les «Macron Leaks»,

    Mediapart et la loi anti-«fake news»

     

    8 juin 2018 Par Fabrice Arfi et Antton Rouget
     

    Révélés dans l’entre-deux-tours de la présidentielle de 2017, les « Macron Leaks » sont pour partie à l’origine de la loi anti-« fake news ». Paradoxalement, ils font la démonstration des risques pour la liberté d’informer qui se cachent derrière le texte. Quand le remède est pire que le mal.

      

    Il est autour de minuit, vendredi 5 mai 2017, quand Emmanuel Macron et son staff de campagne quittent Mediapart après deux heures et demie d’entretien filmées en direct, à deux jours du second tour de l’élection présidentielle. À peine le candidat a-t-il franchi les portes de l’ascenseur des locaux du journal que les téléphones portables se mettent à frémir : un forum anglophone d’échanges de contenus, baptisé 4Chan, diffuse sur son site le produit du hacking de milliers de mails de l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron.

    C’est l’effervescence dans toutes les rédactions de France et sur les réseaux sociaux. Des comptes Twitter proches de Donald Trump relaient massivement la fuite, rejoints dans la foulée par Wikileaks de Julian Assange, qui finira même par héberger son contenu piraté.

    L’affaire gagne rapidement un nom : les « Macron Leaks ».

    Dans les heures qui suivent, les équipes d’Emmanuel Macron dénoncent dans un communiqué une « déstabilisation démocratique, comme cela s’est déjà vu aux États-Unis pendant la dernière campagne présidentielle ».

    Elles signalent aussi que « nombre de faux » seraient contenus dans les Macron Leaks.

     

    Un an a passé.

    À l’initiative du gouvernement issu de l’élection d’Emmanuel Macron, les députés débattent aujourd’hui, dans une ambiance électrique, d’une loi anti-fake news largement inspirée des mésaventures des Macron Leaks.

    Problème : au-delà du mal qu’il est censé combattre légitimement – la propagande d’informations manipulées dans le but de perturber la sincérité du débat démocratique –, le projet de loi voit s’agréger contre lui, de semaine en semaine, un impressionnant consensus.

     

    Souvent théoriques sur l’impraticabilité (réelle) du texte ou sur la définition (floue) de ce que sont le vrai et le faux, les débats autour de la loi anti-fake news manquent toutefois souvent d’illustrations concrètes.

    Pour enrichir la discussion, Mediapart a donc décidé de raconter comme ses reporters ont travaillé face aux Macron Leaks et d’analyser les dangers pour le journalisme de la loi anti-fake news, si elle avait dû être appliquée à ce même matériau.

    Car aussi paradoxal que cela puisse paraître, les Macron Leaks pourraient être en définitive à la fois l’essence d’une loi de circonstance et la démonstration des risques pour la liberté d’informer qui se cachent derrière.

    Ou quand le remède est pire que le mal.

     

    • UN DÉBAT DÉONTOLOGIQUE POUR LA PRESSE

     

    Exploiter les Macron Leaks n’a pas été une évidence pour Mediapart. Cela a suscité un vif débat interne, le genre de discussion fréquent dans une rédaction comme la nôtre.

    D’un côté, les membres de la rédaction étaient unanimes pour dénoncer le caractère déloyal de la diffusion dans la nature d’une telle masse de données brutes, non vérifiées et dont l’origine était inconnue, à deux jours du second tour de l’élection présidentielle.

    Notre journaliste Yann Philippin, spécialiste du traitement de la fuite de données massives (Football Leaks, Malta Files, etc.), a rapidement dénoncé dans un entretien à Libération un leak « sale », « fait pour créer le chaos » :

    • « N’importe qui peut se ruer sur les données, en extraire un morceau et le balancer sans vérification sur les réseaux sociaux, faire monter un buzz sur un bout de document en ayant cru voir quelques chose d’illégal sans en être sûr. Cela crée une émulation malsaine, qui fait que les journalistes, mais aussi les anonymes, les militants politiques, vont être tentés d’utiliser les documents, d’en extraire les choses qui les arrangent, de tordre la réalité… Et tout cela en direct sur les réseaux sociaux. C’est comme mettre mille souris autour d’un morceau de fromage ! »

    En effet, travailler sur une fuite importante implique de prendre le temps de vérifier des milliers de données, de faire le tri entre informations d’intérêt général et informations strictement privées, de croiser les éléments et de les confronter loyalement aux dires des personnes concernées – ce que l’on appelle le contradictoire.

     

    Ce travail souterrain dure souvent plusieurs semaines, voire plusieurs mois. À titre d’exemple, les recherches ayant abouti à la publication des Football Leaks (soit une fuite de 18,6 millions de documents) ont impliqué pendant sept mois 60 journalistes réunis dans le consortium European Investigative Collaborations (EIC). Rien qu’à Mediapart, trois journalistes ont travaillé à plein temps sur le sujet pendant toute cette période.

    Un deuxième aspect des Macron Leaks nous paraissait problématique : la diffusion à grande échelle de données personnelles n’ayant rien à faire sur la place publique. Cette diffusion nous semblait irresponsable, parce qu’elle pouvait porter atteinte à la sécurité des personnes ou au respect de leur vie privée. Encore récemment, une personne citée dans la base de données expliquait à Mediapart à quel point la publication en open bar d’informations qui relevaient de son intimité avait eu des conséquences néfastes pour elle et ses proches.

    Pour autant, une fois ces documents sur la place publique, nous ne pouvions occulter ceux d’entre eux susceptibles de contenir des informations d’intérêt général. C’est ce qui a emporté la décision de Mediapart de travailler malgré tout sur le contenu des Macron Leaks, sans rien cacher de leur origine crapuleuse (voir nos articles ici, ici et ), et sans savoir ce que nous allions en faire éditorialement.

    Comment avons-nous dès lors exploité la base de données ? Grâce aux technologies développées avec nos partenaires de l’EIC, les équipes techniques du journal ont indexé toutes les données dans un moteur de recherche sécurisé. Cela a permis d’analyser la composition du leak et, surtout, d’effectuer des recherches ciblées par sujet, nom, date ou mot-clé.

    Conformément à notre manière de manipuler ce genre de matériau, nous avons aussi décidé de prendre le temps de vérifier et de trier les données. Peu importaient le calendrier électoral, l’emballement médiatique ou la pression du public.

    Après deux semaines d’enquête et de vérifications (notamment avec des témoignages et documents récupérés au fil de la campagne d’Emmanuel Macron), et de respect du débat contradictoire, nous avons publié notre première enquête tirée des Macron Leaks le 21 mai 2017. Cet article, consacré aux coulisses de la levée de fonds hors-norme d’Emmanuel Macron, a été écrit par quatre journalistes.

     

    Le faux sans réplique

     

    Deux jours plus tard, nous avons révélé qu'un soutien de la première heure d'Emmanuel Macron, le député Alain Tourret, pressenti pour prendre la tête de la commission des lois de la future Assemblée nationale, avait détourné plus de 16 000 euros de son «indemnité pour frais de mandat», la fameuse IRFM, à des fins strictement personnels (achat d'une télé, parties de golf, cinéma, voyages, etc). Certains de ses relevés bancaires traînaient dans les Macron Leaks, nous avons pu les authentifier et les recouper. Après nos coups de fil, Alain Tourret a remboursé l'Assemblée.

    Mais nos recherches ne se sont pas arrêtées là. Conscients de la richesse de la base de données, nous avons continué à trier les milliers de mails et de documents en deux catégories. D’un côté, les informations éclairant les choix politiques du candidat Macron (les notes de campagne, notamment). De l’autre, les éléments relatifs à l’organisation de la campagne (factures, budgets, contrats de travail, etc.).

    Ce sont les Macron Leaks qui nous ont mis, par exemple, sur la piste des troublantes remises commerciales opérées par certains fournisseurs de la campagne Macron. Nous avons alors archivé ces données dans l’attente de les recouper avec d’autres informations tirées de la consultation de l’intégralité du compte d’Emmanuel Macron dans les bureaux de la Commission nationale des comptes de campagne le 26 avril 2018. Cela nous a permis, par la suite, de publier plusieurs révélations sur le sujet (exemple ici).

     

    Ce sont également les Macron Leaks qui nous ont permis de révéler qu’un directeur de GL Events, la société ayant effectué d’importantes ristournes au profit d’Emmanuel Macron, avait pris part à la campagne présidentielle, ou encore d’apprendre que l’actuel secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, cerveau de la campagne d’Emmanuel Macron, n’avait pas été rémunéré pendant la campagne (hormis un petit CDD d’un mois), tout en étant payé en même temps par la multinaltionale MSC, avec laquelle il est soupçonné de conflit d’intérêts – la justice enquête depuis peu sur ce dernier volet.

     

    • UN RISQUE JURIDIQUE POUR LE JOURNALISME

     

    Plusieurs avocats spécialistes du droit de la presse, comme Basile Ader ou Christophe Bigot, ont fait la pédagogie ces derniers jours de l’inutilité du texte anti-fake news, inapplicable en pratique et redondant, disent-ils, avec la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui permet déjà de lutter contre la diffusion de fausses nouvelles.

    Mais au-delà des lacunes techniques pointées dans la loi, le gouvernement et la majorité parlementaire refusent avec obstination, sur le fond, d’exclure concrètement le journalisme du champ d’application de la loi. Une mesure pourtant simple, également refusée lors des discussions sur le secret des affaires, qui pourrait apaiser rapidement les craintes.

    Il est toujours délicat de faire de la justice fiction, a fortiori avec une loi qui n’a pas encore été votée, mais essayons d’entrevoir ce qu’il aurait pu se passer avec les Macron Leaks.

    Primo, il ne fait aucun doute que les équipes d’Emmanuel Macron, qui avaient dénoncé avec vigueur la fuite, auraient poursuivi devant les tribunaux la diffusion de ce matériau. Cela est d’autant plus vraisemblable que de faux documents – notamment sur un prétendu compte offshore du futur président – avaient été glissés dans la liasse de données piratées. D’autres documents (vrais, ceux-là) liés aux activités de l’intermédiaire Ziad Takieddine avaient, en outre, été associés (faussement) à la campagne Macron.

    Ayant été relayés par d’innombrables comptes anonymes sur les réseaux sociaux, parfois les mêmes qui étaient liés aux propagations de fake news pendant l’élection américaine opposant Donald Trump à Hillary Clinton, les Macron Leaks étaient par ailleurs susceptibles de remplir le critère de la diffusion automatique ou artificielle de fausses informations, nécessaire au déclenchement de la loi. Enfin, ce fut bien en période électorale que les Macron Leaks furent diffusés.

    Tous les ingrédients auraient donc été réunis pour qu’un juge des référés (c’est-à-dire un juge de l’urgence) soit saisi et doive décider, dans le délai de 48 heures prévu par la loi, si les informations étaient fausses et méritaient d’être censurées.

    Supposons que le magistrat, s’appuyant sur le fait que de faux documents étaient bien contenus dans les Macron Leaks, interrompe leur diffusion et condamne toute personne qui les utilise : les conséquences ne sont pas minces. La loi permet par exemple le déréférencement d’une plateforme, l’interdiction de la remise en ligne du matériau litigieux, voire le blocage de l’accès à un site.

    Le résultat aurait été alors particulièrement dommageable pour la liberté d’informer. D’une part, cette décision judiciaire aurait privé nombre de journalistes d’un matériau d’enquête digne d’intérêt, comme l’ont montré les articles publiés par Mediapart par la suite.

    D’autre part, que serait-il arrivé aux journalistes qui auraient décidé malgré tout de publier de tels documents, parce qu’ils étaient vrais et d’intérêt public après vérification, mais auraient été censurés préalablement en référé par un juge ? Auraient-ils été considérés comme les receleurs de fake news pourtant vraies ?

    On se serait alors retrouvés dans la situation absurde où, au nom de la lutte contre le faux, le vrai aurait été empêché d’être connu. Sans compter que l’inverse est aussi possible : un juge qui, ne parvenant pas en 48 heures à décider de la fausseté d’une nouvelle – une gageure–, lui donne inévitablement les atours du vrai en ne la condamnant pas, alors que celle-ci pourrait être effectivement fausse après vérification…

    En 1988, dans son Commentaire sur la société du spectacle (Gallimard), l’intellectuel Guy Debord écrivait que « le seul fait d’être désormais sans réplique a donné au faux une qualité toute nouvelle. C’est du même coup le vrai qui a cessé d’exister presque partout, ou dans le meilleur cas s’est vu réduit à l’état d’une hypothèse qui ne peut jamais être démontrée. Le faux sans réplique a achevé de faire disparaître l’opinion publique, qui d’abord s’était trouvée incapable de se faire entendre ; puis, très vite par la suite, de seulement se former ».

    Vrai ou faux ?


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires

    Vous devez être connecté pour commenter