• L'An 1 des Nuits bleues et le Changement (Texte publié en octobre 2006)

    Louis Aminot

    Elu de Brest de 1977 à 2001

     

    L'An 1 des Nuits bleues et le Changement 

    (Texte publié en octobre 2006)

     

                 « Un an déjà ; les nuits bleues de novembre meurtrissaient, désorientaient, fatiguaient les gens de peu : chômeurs, salariés et retraités. Un an déjà ; rien n'a fondamentalement changé. L’ampleur des insupportables violences surprit d'abord les Autorités. Puis, aubaine, elle raffermissait le gouvernement et légitimait son arsenal répressif. Les dégâts matériels engendraient colère et désarroi. Sensibles aux peurs de leurs concitoyens, les Maires clamaient, ici leur ferme condamnation, là leur compassion sincère aux victimes de la déraison. Cela sautait aux yeux, les incendiaires - jeunes révoltés sans centime, sans boulot, sans avenir - laissaient roupiller les rupins préférant s'en prendre à leurs géniteurs et voisins, comme eux sans rien. Sans rien, excepté le couvre-feu illégitimement décrété par les Autorités sonnées et prises d’un coup de folie suprême. Arme de guerre surannée, la garde à vue collective décrétée visait uniquement les quartiers gueux. La mise-au-bout-du-fusil des pauvres et miséreux épargnait Neuilly-sur-Seine et les beaux quartiers parisiens.

     

                 Possédants, dominants, profiteurs, usuriers pouvaient respirer. La menace était écartée, les sans patrie sans foi ni loi pouvaient boursicoter en Paix. L'état de guerre circonscrit, le couvre-feu promulguait de douteuses ambitions. Las ; nos petits enfants ne fréquentent plus nos cours et préaux d’école. Les rues se sont transformées en terrains de jeux de tous les dangers. Or, comme jadis, la démocratie juvénile fonctionne, forcément, principalement sur la base des règles édictées par les plus débrouillards. « Bizarre, vous avez dit bizarre, comme c’est bizarre ! » Au pied des tours empilées par lui, le capitalisme-libéral poursuit son œuvre formatrice : la loi du plus fort pointe illico son nez. Elimée jusqu’à l’os, la mixité sociale n'entremêle plus les adolescents. L’urbanisation des industriels du béton affiche fièrement les résultats de son triage social, tandis que l’habitat urbain camoufle ses mobiles inavouables. Chaîne solidaire, les Entrepreneurs pollueurs libèrent les usines de leurs travailleuses et travailleurs d’antan, les Immobilières libèrent le foncier des amis de la terre, les Bâtiments et Travaux Publics construisent puis détruisent impunément. Les mêmes, adeptes de l’Education mutilée, aliénée, privatisée, ne sont plus indisposés. Leurs progénitures spéculent à leur tour, précisément sur les tours découpées en appartements, mètres cubes à vendre ou à louer aux plus offrants. Les coffres-forts et comptes en banque élisent légalement domicile à l’étranger tandis que les plus disponibles de leurs héritiers s’amusent à la Bourse, uniquement pour le frisson. Bons enfants, les Supers riches abandonnent loteries et Casinos au populo. Leur prière est d’une évidence dogmatique : pour fructifier, le fric accumulé doit aduler l'obésité. C’est la règle d’or ignorée des écoliers.

     

                 En effet, les temps ont changé. La pique aux pommes ne relève plus des incivilités. Elevés en serres cadenassées, les fruits défendus sont négligés. Prolifiques et boulimiques, les comités et autres bidules de Prévention de la Délinquance ont bien d’autres chats à fouetter. Les ex-blousons noirs et dorés continuent de grisonner. Compagnies anonymes, gros actionnaires ou petits porteurs, les transmutés grincheux ont tout oublié de leurs frasques juvéniles. Les soixante-huitards retournés ont appris à compter et à se bouger. La frontière des âges ayant également territorialement bougé, la relève Ultra-jeune des quartiers populaires se mobilise à des tags plus rythmés. Les métamorphosés bien-pensants peuvent ainsi palabrer sur l’Insécurité, au coin de leurs écrans téléguidés. C’est fun, à défaut d’être socialement décortiqué. Les feux de bagnoles émanent objectivement des malins trafics et d’une répréhensible économie parallèle, ressasse notre premier des ripoux. Nike Sarkosy connaît la chanson, il s’agit exceptionnellement de tisane ou de camomille. Ainsi, les tumeurs sécrétées par notre bonne Société sont manipulées. Pour le roi de l’arnaque, il est médiatiquement intéressant de fixer l’attention de ceux-là mêmes qui se scandalisent plus rapidement d’un carreau cassé que de la guerre d’à côté.

     

                 A côté ? Vous savez, c’est loin. C’est où la Géorgie, l’Afghanistan, le Liban, la Palestine, Haïti, l’Algérie ? L’Indochine ? Avant, les petits français apprenaient l’empire colonial estimé, à une grande bleue près, proche de  la rade de Toulon ou des ports de Nantes à Brest. A l’école, ils parcouraient la France et ses gauloiseries d’abord dans les Colonies puis dans les Départements et Territoires d’Outre-Mer. S’ils ignoraient tout de l’exploitation des populations indigènes, les écoliers n’ignoraient rien des peuplades nomades à civiliser. C’est totalement fini, l’Entente Cordiale est pacifiée. Le problème de la France combattante s’est autrement Corsé, Nucléarisé. Les élèves savent un petit peu de l’Irak et de son pétrole à pomper, d’Israël et de son martyr grâce aux bourrages de crâne des news télévisés. Des magouilles génocidaires du néo-colonialisme français au Rwanda, des réalités de la Côte d’Ivoire, des Nigeria, Bénin et autre Sénégal, là, c’est carrément le trou de mémoire colonial. De l’Afrique au bronzage garanti ou du Paris-Dakar aux griseries motorisées, les jeunes des cités soupèsent regroupés, l’inégalité des images numériques. A l’aise dans leurs baskets, les freluquets en ricanent hip-hop dans leurs cages d’escaliers. Le choix entre la misère au soleil et l’exil à mains nues, alimente les conversations en toute liberté. Les vies de misère de leurs parents, dégoûtés des charmes troublants de la savane et de l’ombre paradisiaque des palmiers, irritent plus qu’elles n’émeuvent les nouveaux muscadins des banlieues. Les anciens J3 sont-ils en droit de les blâmer ? Ce n’est pas sûr du tout, mais ils blâââment... Pensez, c’est Mondial. Les jeunes apprennent désormais la géographie à l’aide du ballon rond et savent tout, du coup de boule, de l'Italie et du Togo. Le Brésil ? Ils l'adorent en ronds de cuir. Était-ce bien la samba de Lula ?

     

                 Éloignée de ces basses supputations, plus vaste et majestueuse, étendue là-bas au Levant, la Chine en ébullition s’éveille joyeusement au modernisme de l’Occident. Elle s’offre en circuit fermé les rouges et bleues de la F1. Les géants de la consommation appâtent l’immense fourmilière humaine à approvisionner - un milliard et demi de consommateurs -, une manne inespérée pour les promoteurs du marché. Les prédateurs sautent d’un pas léger la grande muraille. Champions de la course aérienne, ils déploient leurs ailes high-tech à toute vitesse. La dure conquête des 325 000 francs et 50 000 dollars ? Une franche rigolade. Elle appartient au lointain passé des Roger Vailland et Ernest Héminguay. Les artistes du pognon surfent sur nos Droits et Libertés. Ils veulent nous ficher pour tout détruire, de l’EDF à la SNCF, de la Sécu à GDF, de la Poste à l’école laïque. Dans un formidable mouvement, la Libération et son CNR avaient inventé ces joyaux démocratiques. Elle les avait créés, promulgués. La cohésion et la solidarité nationales s'en étaient fortifiées. De cette page glorieuse, il ne resterait qu’un brouillon à brûler, l’autodafé libéral serait à européaniser.

     

                 Changement de siècle et de millénaire, le tribunal des nantis proclame la faillite des Caisses  de retraites, comme celle des Assurances chômage et maladie. Le Social passe à la trappe. Pauvreté et chômage ne sont pas des métiers rentables. Les « responsables » de la gabegie devront casquer ! Le partage et la solidarité sont des métastases à éradiquer. Les penseurs de la précarité généralisée célèbrent ainsi leurs nouveaux parangons, délocalisation et mobilité. Tout-puissants, les As de la rapine rêvent tout haut du développement durable de leurs fortunes, numérotées en fonction des forces et des violences accumulées. Les vies usées jusqu’à la corde, les enfants par millions affamés, anémiés, constituent les bonnes ressources à exploiter. L’accumulation capitalisée, les gens de peu sont instamment priés de l’accepter sans rechigner. Les descendants des Maîtres des forges se veulent seuls Maîtres à bord, protecteurs des filons juteux. Toute honte bue, ils bavent leur goujaterie sur les inégalités. Bassement, ils s’acharnent sur les jeunes générations. Les conséquences de leurs égoïsmes - mal vivre, absence d’aujourd’hui, négation de demain - ils s’en moquent comme de leur première liquette. Les fortunés sans gêne accusent les jeunes de fautes que dans l’ordre des aiguilles d'une montre, ils ne peuvent avoir commises. Conception et réalités du monde précèdent les blancs-becs qui découvrent à quinze ans les nouvelles horreurs créées par la tribu des Chiraquois, le barde Villepin et son agent Sarkosy. Nuisibles au tiercé Liberté, Fraternité, Égalité, ces fondateurs de la fracture sociale, à l'occasion incendiaires par procuration, redoutable compensation, s’avèrent néanmoins utiles aux folies racistes et xénophobes des Lepénistes. Catastrophe, ils font même espérer les nostalgiques de la mise à feu et du passage au gaz des humains.

     

                 Insensibles, les gros bonnets accélèrent la fabrication à la chaîne de jeunes galériens. Maîtres et seigneurs les veulent à leurs bottes, corvéables à merci, selon les règles du CAC 40, la nouvelle loterie nationale. Voici quatre-vingt-dix balais, un peu plus, un feu nourri constituait leur premier essai mondialisé. Les bleus sans horizon, dans un premier élan, la fleur au fusil, formèrent durant quatre années les bataillons des étripés de la butte et des fusillés pour l’exemple. Parmi les braves poilus se mêlaient de sacrés diables enrôlés de force par milliers, les étonnants Tirailleurs Sénégalais. Les cinglés du képi accordaient alors aux hommes de la terre, l’égalité et le droit de mourir pour la Patrie. En échange de l’obligation d’obéissance aux étoiles et galons dorés, les troupiers mobilisés pouvaient gagner, sans coup férir, une montée au ciel garantie. Ce Droit funeste était assorti d'une inscription au marbre des monuments villageois, connus ou inconnus. Les rescapés de ce jeu de massacre inédit, programmé pour la dernière fois, obtenaient leur titularisation définitive à une vie brisée. La Gueule cassée, les poumons gazés, les membres mutilés, ils émargeaient pour la postérité à la Loterie Nationale, spécialement légalisée. Vous avez dit violence et délinquance ? Nom d’une pipe ! C'est la Marne ! Taxis grillés et feux de bagnoles, où se nichent donc les salauds qui les ont inventés ? A la vérité, l’accroissement continu des inégalités, discriminations et autres ségrégations, demeure la source principale des violences, cependant légitimement blâmées. Les nouvelles générations l’ont appris, les initiateurs des désordres sont planqués au Pouvoir ou postés en embuscade à son extrême droite. De couvre-feu en portes fermées, les ministres ne cessent de brutaliser les Droits et les aspirations de la jeunesse à la dignité.

                

                 C’est pourquoi, les jeunes se rebellent et cherchent la délivrance du côté de Marie-George, Clémentine, Patrick, José, Yves et Olivier. Mais voilà, ébahis, ils découvrent les champions du Non englués dans le marais de la protestation. Qui de « nous » ne l'aurait appris ? Quand les ambitions et suspicions prennent le pas sur les véritables enjeux démocratiques, elles génèrent d’abord du « renoncement au changement. » Présentement, elles laissent royalement le champ libre aux sirènes de la séduction. Il ne faut donc pas craindre de le proclamer fermement, autant « nous » savons que le changement ne pourra naître de la seule victoire de la gauche modérément posée à gauche, autant « nous » savons aussi qu'il serait vain, stérile et dangereux, d'imaginer que « nous » serions « seuls » en capacité d'ouvrir un processus de changement sans le concours de cette même gauche modérée. Il serait donc nuisible - pour aujourd'hui et demain - que les éléments constitutifs de la force motrice de la gauche ne fassent pas tout ce qu'il faut faire pour s'unir et rassembler toute la gauche sur des objectifs clairs et audacieux de transformation sociale. Si, les anti-libéraux choisissaient de patiner chacun pour soi sous son petit drapeau, « ils » feraient injure à l'expérience, à l'Histoire et aux luttes du peuple de France. « Nous » avons la possibilité de nous dégager des ornières paralysantes du passé. Tous unitaires et unitaires pour tous ! Le premier devoir de la gauche anti-libérale est d’embrayer sans délai et de se mettre, dès maintenant, en état de marche pour et vers les changements à entreprendre de fond en comble. En quête de bien-être et de sens de vivre, les « racailles » vilipendées, jeunes et aînés, les vermines, sans-culottes et autres populaces, toutes et tous sans rien, lui en seront gré. Grand Résistant, un sage le martelait sans cesse : « rien n’est plus faux que la désespérance ». Aussi, au seuil de l'An 1 des nuits bleues de novembre, ne serait-il pas inconvenant, voire un peu criminel, d'encourager les jeunes et moins jeunes à désespérer de « nous » et du changement ? Ne suffit-il pas de poser la question... ? »

     

     

    Écrit le 2 octobre 2006 à Sevran (93)

     

                        Louis Aminot   


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