• L’affaire Benalla est bien une affaire Macron

    L’affaire Benalla est bien une affaire Macron

    Par Edwy Plenel - Médiapart
    31 juillet 2018
     

    Il n’y a pas d’Alexandre Benalla à l’Élysée sans Emmanuel Macron, auquel le premier doit tout. Mais il n’y a pas non plus d’affaire Benalla sans le soutien apporté par le président de la République à son homme de confiance. C’est cette couverture, jusqu’au mensonge, qui en fait une affaire d’État.

     

    L’affaire Benalla est un impitoyable révélateur politique : elle montre que le pouvoir né du chamboule-tout électoral de 2017 n’a finalement guère de conscience démocratique, ce mélange de précaution et de scrupule où se niche le souci du bien commun, au-delà de son propre sort. Voici donc un président de la République, supposé être celui de tous les Français, au-dessus des clans et des factions, qui, il y a une semaine, lance lui-même la contre-offensive politique et médiatique à la manière d’un chef de bande devant ses affidés, défiant d’un « qu’ils viennent me chercher » tous les contre-pouvoirs, le Parlement, la presse, voire la justice. Le chef de l’État y parle de lui à la troisième personne : « S'ils veulent un responsable, il est devant vous. Qu’ils viennent le chercher. Je réponds au peuple français. »

    Depuis, sa garde des Sceaux, piétinant allègrement la séparation des pouvoirs, s’en va répétant dans les médias qu’il n’y a pas d’affaire, juste une faute individuelle, alors que des enquêtes judiciaires sont en cours pour, précisément, dire ce qu’il en est au regard du code pénal. Quant aux députés de La République en marche, ils se sont résolus sans états d’âme à faire reculer ladite République, entravant le travail de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, au point même d’en annoncer précipitamment des conclusions arrangeantes pour la présidence de la République, le tout avec un mépris affiché du parlementarisme.

    Mais il y a peut-être pire. Portés par le principal intéressé, Alexandre Benalla, dans plusieurs prestations médiatiques auxquelles les communicants de l’Élysée ne sont pas étrangers, les éléments de langage de cette contre-attaque ne se contentent pas de minimiser les actes délictuels commis par l’homme de confiance d’Emmanuel Macron et son acolyte Vincent Crase, salarié du parti présidentiel. Ils les légitiment, affirmant qu’ils étaient en droit de porter assistance aux CRS en s’en prenant à des manifestants, en les frappant et en les interpellant – ce qu’ils feront à plusieurs reprises, comme l’établit encore la dernière vidéo révélée par Mediapart

    Autrement dit, il serait sinon admissible, du moins bénin que des collaborateurs du président et des membres de son parti jouent les supplétifs de forces de police pour s’en prendre à des opposants politiques exprimant dans la rue leur mécontentement. Et alors même qu’aucune charge ne sera retenue contre ces manifestants à l’issue de leur interpellation.

    Faut-il rappeler qu’un des droits démocratiques fondamentaux qui s’imposent aux détenteurs momentanés de la représentation nationale, fût-ce le premier d’entre eux, est le droit de tout citoyen de manifester ses opinions, de les exprimer dans la rue et en public ? Ajouté à la coutumière banalisation française des violences policières dans le maintien de l’ordre, ce discours de relativisation des faits qui sont au départ de l’affaire Benalla revient tout simplement à accepter la mise à bas de l’État de droit au profit d’un régime autoritaire.

    Car, comme l’a opportunément rappelé sur les réseaux sociaux l’historien Nicolas Offenstadt, « l’exercice de la violence physique contre des opposants politiques sans mandat légal, ou avec le soutien implicite des institutions, est un des traits marquants du fascisme ». La violence supposée légitime de l’État y est supplantée par une violence partisane à l’abri d’une privatisation du pouvoir. Si se dire que nous n’en sommes pas encore là est vrai, ce n’en est pas pour autant rassurant. De même qu’idéologiquement, la courte échelle faite à la déchéance de nationalité a donné droit de cité aux refrains xénophobes de l’extrême droite, ce qui se donne à voir et à entendre dans l’affaire Benalla, c’est l’acceptation par ceux qui nous gouvernent de pratiques antidémocratiques fondées sur la violence contre celles et ceux qui les contestent.

     

     © Capture d'écran Twitter © Capture d'écran Twitter

     

    Car sinon, les faits étant connus du pouvoir élyséen et du parti présidentiel dès le 2 mai, les deux apprentis nervis du 1er mai auraient été licenciés sans frais, sans délai ni indemnité, pour faute grave. Or c’est tout l’inverse qui s’est produit : ils ont été couverts et protégés. Ne valant pas sanction disciplinaire d’un point de vue juridique (lire sur le blog de Paul Cassia), leur mise à pied symbolique de deux semaines, sans aucune retenue sur leur salaire du mois, n’est qu’un leurre : ils n’ont tout simplement pas été sanctionnés. Alexandre Benalla est tranquillement parti en vacances en Bretagne avant de reprendre sa place au plus près du président de la République, dans les mêmes fonctions, avec le même poids, les mêmes avantages auxquels devait s’ajouter le privilège d’une résidence dans l’annexe élyséenne du Quai Branly. Et Vincent Crase était encore jusqu’à l’annonce opportune de son licenciement, ce mardi 31 juillet, responsable de la sécurité du mouvement présidentiel.

    L’attitude spontanée de la présidence face aux révélations initiales du Monde, le 18 juillet, confirme cet engagement total du pouvoir à leur côté. Non seulement le porte-parole de l’Élysée a été missionné le lendemain pour mentir de façon éhontée – rien de ce qu’il a dit ce jour-là n’ayant résisté aux investigations qui ont suivi – mais, de plus, comme l’a dévoilé Mediapart, des membres de l’entourage présidentiel n’ont pas hésité à exploiter, aux fins de soutenir Alexandre Benalla, les vidéos de la préfecture de police, en les faisant relayer dans la nuit du 18 au 19 juillet par des comptes En Marche!. Parce qu’ils mettent en branle la justice, c’est l’attitude du préfet de police et du procureur de la République qui obligera l’Élysée à accélérer le pas et à annoncer le 20 juillet le licenciement du chargé de mission présidentiel.

    Bref, sans les révélations de la presse et sans les sursauts de hauts fonctionnaires, l’Élysée ne se serait jamais séparé d’Alexandre Benalla dont les rêves de grand ordonnateur d’une nouvelle direction de la sécurité présidentielle, totalement dévouée à Emmanuel Macron – à l’homme et non plus seulement à la fonction –, auraient pu prospérer. Une phrase de son entretien-plaidoyer au Monde donne une indication de la voie que le « Monsieur sécurité » du président élu en 2017 entendait suivre : « Si demain il y a une cohabitation, vous avez la sécurité qui est sous la main du ministre de l’intérieur », y confiait-il sur le mode de l’inquiétude.

    On retrouve là les anciennes obsessions de ceux qui, se prenant pour les mousquetaires du roi, entendaient sanctuariser la sécurité présidentielle, ainsi que le théorisait la tristement fameuse « cellule de l’Élysée » sous la présidence de François Mitterrand. Sa mésaventure, qui se terminera devant la justice par des peines de prison avec sursis, suffit à nous rappeler ce que cache ce prétexte sécuritaire : une privatisation accentuée du pouvoir présidentiel.

    Empêcher la privatisation du pouvoir

    À tous ces titres, l’affaire Benalla est évidemment une affaire d’État, puisque son siège est à l’Élysée, au plus près du président de la République. Si elle n’a pas l’ampleur ou la gravité de celles qui l’ont précédée sous la Cinquième République, de l’affaire Ben Barka sous de Gaulle à l’affaire Greenpeace sous Mitterrand, c’est parce que ses protagonistes ont été pris en flagrant délit au tout début de leur carrière de basse police et de haute courtisanerie.

    Mais tout ce que l’on apprend, depuis deux semaines que cette part d’ombre du macronisme est mise au jour, permet d’imaginer ce qu’il en aurait été, demain, après-demain, de leurs pratiques et de leurs dérives si, comme le cabinet présidentiel l’espérait, la vidéo des violences de la place de la Contrescarpe était tombée dans l’oubli sans que le faux policier casqué ne soit identifié comme un chargé de mission élyséen. Combien d’autres abus de pouvoir, avec leur cascade de passe-droits et de mélanges des genres, auraient été commis, autrement désastreux et ravageurs ?

    Cette affaire d’État est évidemment une affaire Macron. Car cette histoire d’un chargé de mission élyséen fauteur de désordre en jouant les supplétifs du maintien de l’ordre aurait dû être réglée dans les vingt-quatre heures par son éjection de la présidence de la République. Dans ce cas, et dans ce seul cas, nous en serions restés au fait divers d’une dérive individuelle, aussi bavarde soit-elle sur la folie du pouvoir et sur l’esprit du temps.

    Or si tel n’a pas été le cas, c’est parce que le président de la République lui-même a choisi de protéger son protégé. La seule vérité indiscutable de la communication présidentielle de ces derniers jours est la revendication par Emmanuel Macron de sa pleine et entière responsabilité. Mais cette responsabilité, celle de ne pas licencier son chargé de mission, de le conserver à ses côtés, de lui maintenir sa confiance et de ne pas saisir la justice, se révèle en contradiction avec la mission que lui a confiée le suffrage universel. « Le Président de la République veille au respect de la Constitution, énonce en effet l’article 5 de celle-ci. Il assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État. »

    Emmanuel Macron n’est certes pas le premier des présidents de la Cinquième République à malmener, pour son pouvoir personnel et ses intérêts partisans, cette définition de sa fonction en gardien d’une Constitution qui le dépasse, supposant « respect », « arbitrage », « continuité » et « fonctionnement régulier », autant de mots qui relèvent des précautions et scrupules démocratiques. Autant de mots surtout que heurte de plein fouet le passage en force d’une pratique de plus en plus monarchique du pouvoir, sous l’aisance et l’accessibilité apparentes. Soulevant ce masque affable et souriant, l’affaire Benalla nous confirme la tentation d’un absolutisme présidentiel, faisant fi des oppositions, méprisées ou caricaturées, jamais entendues ni écoutées, et des contre-pouvoirs, notamment la presse, diabolisée à la manière de Donald Trump en productrice de fausses nouvelles alors même que, sans elle, la vérité n’aurait jamais vu le jour.

     

     
    « L’État, c’est moi », semble dire Emmanuel Macron en revendiquant, bravache, l’affaire Benalla. Un État à sa main, sans balance des pouvoirs et des contre-pouvoirs, sans ces pare-feu au pouvoir personnel qu’offre une administration dévouée à sa mission plutôt qu’à un homme, sans ces équilibres qui garantissent la vitalité et la stabilité démocratiques. La mémoire républicaine le sait, d’expérience douloureuse : on ne se méfiera jamais assez de ces aventuriers de la politique qui, en chamboulant les partis et les traditions, s’assoient sur la dynamique de mouvements informes, totalement dévoués à leur personne. De l’aventure du futur Napoléon III, assassin de la Deuxième République qu’il présidait, à celle d’Emmanuel Macron, déterminé jusqu’à l’affaire récente à accentuer la présidentialisation du régime par une réforme constitutionnelle qui aurait encore réduit les pouvoirs du Parlement, il y a évidemment un gouffre, de temps historique et de mœurs politiques.

     

    Mais cela n’empêche pas les résonances fructueuses. Ainsi de cette « Société du 10 décembre » qui accompagna la marche consulaire du neveu du premier Bonaparte, dont Karl Marx offre un saisissant tableau dans son inoubliable Dix-huit brumaire de Louis Bonaparte (lire sur le blog de Paul Alliès). Un monde varié d’ambitieux les plus divers, demi-soldes, soldats licenciés, escamoteurs, joueurs, filous, portefaix, écrivassiers, etc., décrit-il, en somme « une masse confuse, décomposée, flottante » qu’il assimile à la bohème.

    Comment ne pas y penser en voyant ce tandem d’un ancien membre du service d’ordre du PS et d’un réserviste de la gendarmerie sans profession jouer les fiers-à-bras au cœur du pouvoir, sans que rien ne les arrête, sauf le travail des journalistes ? Que la défense médiatique d’Alexandre Benalla soit cornaquée par Marc Francelet, ex-journaliste devenu entremetteur récemment condamné pour escroquerie, et, quoi qu’elle en dise, par Mimi Marchand, grande prêtresse de la presse people, de ses silences comme de ses arrangements avec la vérité, ajoute au tableau de cette drôle d’engeance qui semble tenir lieu de cour présidentielle.

    Avec ses protagonistes inédits et ses pratiques transgressives, la privatisation macronienne se révèle un nouvel épisode de la dégénérescence de la Cinquième République, alors qu’avant son élection, le candidat d’En Marche! prétendait la relever et l’élever. Tout pouvoir personnel étant tenté d’aller jusqu’au bout de lui-même, en faisant céder ce qui l’entrave, il serait bien naïf d’espérer qu’il se remette en cause. Tout au contraire, à la manière d’une bête blessée, Emmanuel Macron risque fort de s’entêter sur la voie d’un absolutisme présidentiel.

    Il faut donc parier sur nous-mêmes, nos résistances, nos indépendances, nos solidarités, pour éviter une dérive qui affaiblira plus encore notre démocratie. Faute d’avoir été censuré par le Parlement, il faudra bien que ce pouvoir soit empêché par la société.


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