• Face au Congrès, Macron manie l’art de la répétition

    Face au Congrès, Macron manie l’art de la répétition

    Médiapart

    9 juillet 2018 Par Ellen Salvi et Manuel Jardinaud

    Le président de la République s’est exprimé, lundi 9 juillet, face aux parlementaires réunis en Congrès à Versailles. Une heure et demie de discours pour répéter inlassablement le bien-fondé de son projet, en balayant par voie rhétorique les critiques sur l’absence de volet social de sa politique.

     

     

    Bis repetita. Comme il l’avait annoncé, Emmanuel Macron s’est de nouveau exprimé, lundi 9 juillet, face au gouvernement et aux parlementaires réunis en Congrès à Versailles, afin de dresser un bilan de sa première année de quinquennat et de livrer les perspectives des mois à venir face à un hémicycle quasi plein, où beaucoup ont passé leur temps à immortaliser le moment avec leur téléphone portable.

    Critiqué depuis plusieurs semaines, y compris au sein de sa propre majorité qui s’inquiète de la faiblesse du volet social de sa politique, le président de la République a d’emblée attaqué son discours en assurant qu’il n’avait « rien oublié du choix que la France a fait » en mai 2017 et « des peurs, des colères accumulées pendant des années ».

    Maniant une anaphore autour des fractures du pays – « la peur du déclassement », « la rage devant l’impuissance publique », « le fracas du monde » –, il a entre les lignes reconnu que la situation n’avait guère évolué depuis un an. De fait, l’heure et demie de discours qui a suivi n’a été qu’une répétition des mesures jusqu’alors mises en place et la réitération de celles qui rythmeront le travail parlementaire jusqu’aux élections européennes du printemps 2019.

     

    Accablés par la chaleur, les parlementaires, à l’exception de ceux qui ont refusé de participer à ce Congrès – ceux de La France insoumise (FI) et certains élus des Républicains (LR) –, ont donc écouté le chef de l’État leur répéter ce qu’ils savaient déjà, ayant examiné et voté la plupart des textes évoqués. Tous les grands items de 2017-2018 ont été cités sous la forme d’un catalogue rêvé. Car malgré tout, Emmanuel Macron n’a fait que dérouler son projet comme si « les peurs et les colères » n’avaient pas franchi la grille du château de Versailles.

    Flattant le Parlement qui, selon lui « a beaucoup travaillé » cette année, le président de la République est resté tel qu’en lui-même, et en lui-même, vantant sans nuances les réussites du cap tracé par ses réformes. « Renforcer l’économie », « définir un modèle social juste », « restaurer l’autorité de l’État » et « relancer l’Europe » : tels sont, à ses yeux, les piliers de l’édifice qu’il est en train de construire en faisant fi des contestations, persuadé que le temps finira par lui donner raison. « Je suis parfaitement conscient du décalage, a-t-il assuré, entre l’ampleur des réformes engagées et le résultat ressenti. »

    Les critiques se faisant de plus en plus pressantes, Emmanuel Macron a tout de même consenti à se défaire quelques secondes de sa prétendue omniscience pour reconnaître qu’« il y a une chose que tout président de la République sait : il sait qu’il ne peut pas tout. Il sait qu’il ne réussira pas tout. Et je vous le confirme, je sais que je ne peux pas tout, que je ne réussis pas tout. » Avant de tirer les qualités de ses défauts : « Mais mon devoir n’est de ne jamais m’y résoudre ! »

    Sur la forme, le chef de l’État a repris à l’envi les éléments de langage qui forgent sa politique. « Émancipation par le travail », « engagements tenus », « être plus fort pour être plus juste », « ne pas favoriser les riches, mais favoriser les entreprises », « la création de richesses [est] le socle de tout projet de justice et d’équité »… Le tout sur fond de métaphore culinaire : « Si l’on veut partager le gâteau, la première condition est qu’il y ait un gâteau ! »

    Sur bon nombre de sujets, Emmanuel Macron s’est présenté comme un précurseur, sans craindre, par endroits, de sombrer dans la mauvaise foi. Ce fut le cas notamment sur la question des violences sexuelles. Alors que le gouvernement a multiplié les paradoxes sur ce problème, le président de la République a tout de même assuré, sans rougir, que lorsque le mouvement « MeToo » a surgi « chez nous », « la France était prête et consciente ». « Nous n’avons pas suivi le mouvement. Nous l’avons anticipé », a-t-il même précisé.

    Pour le reste, il a confirmé les réformes à venir, dans la droite ligne de son programme présenté comme un « bloc » : une nouvelle organisation du système de santé ; un plan pauvreté faisant appel à la « responsabilité » des plus modestes ; une baisse des dépenses publiques dans les prochaines semaines ; « un cadre et des règles » pour garantir que l’islam « s’exerce partout de manière conforme aux lois de la République » ; la mise en place d’une protection sociale universelle avec la réforme des retraites et une stratégie sur la dépendance…

    Qualifiant de « rumeur malsaine » l’idée qu’il puisse toucher aux pensions de réversion, Emmanuel Macron a créé l’hilarité de l’opposition en expliquant que « rien ne changera pour les retraités d’aujourd’hui » et en évacuant intentionnellement la situation de ceux de demain, par son éternel discours sur la nécessité de refonder l’ensemble du système.

    Tout le reste de son propos a égrainé les futurs textes de loi, déjà connus des parlementaires, qui n’ont pu y voir qu’une volonté du président de la République de continuer à tracer sa route sans prêter attention aux conseils ou aux critiques. Seule nouveauté dans cette énumération : l’annonce d’un amendement, déposé par son gouvernement dans le cadre de la réforme institutionnelle – qui arrive en première lecture dans l’hémicycle le 10 juillet –, lui permettant, l’an prochain, de répondre, après son discours, aux interventions des présidents de groupes.

    Une prérogative qui incombe en règle générale au premier ministre, lequel s’est donc vu une nouvelle fois dépouillé du peu de rôle institutionnel dont il bénéficie sous la Ve République, qui a renforcé comme jamais le présidentialisme. L’an passé déjà, le chef de l’État avait devancé Édouard Philippe en s’exprimant face au Congrès la veille de son discours de politique générale. Autant de signaux qui n’ont pas échappé aux élus de l’opposition, qui à l’instar de Marine Le Pen, ont tous moqué l’inévitable « disparition » du premier ministre.

    Alors que le patron des députés La République en Marche (LREM), Richard Ferrand, s’exprimait à son tour à la tribune, la plupart des élus de la majorité, mais aussi plusieurs membres du gouvernement, avaient quitté l’hémicycle, certains rejoignant la salle des deux colonnes où les attendaient les journalistes. Tous se sont dits évidemment ravis du discours entendu lundi après-midi. « Il a certes répété des choses que l’on savait, mais il fallait le faire puisque certains n’avaient visiblement pas compris », a glissé à Mediapart le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux.

    « On n’a rien entendu de nouveau, mais on a tout entendu », s’est également enthousiasmée la députée Amélie de Montchalin. Gêné aux entournures quant à l’amendement annoncé, son collègue Aurélien Taché a de son côté préféré recourir à l’euphémisme : « On démocratise la présidentialisation. »

    L’opposition LR, par la voix du président de groupe à l’Assemblée, Christian Jacob, a profité de la tribune qui lui était offerte pour réaffirmer ses inquiétudes sur la conception macroniste d’un exécutif qui laisse peu de place au Parlement.

    « Nous avons hésité à venir à Versailles pour écouter un président de la République qui n’a pas vraiment compris que le Parlement n’est pas sa chose, son jouet ou une sorte de marchepied sur lequel il aurait le droit de s’élever pour renforcer son propre pouvoir », a-t-il affirmé au perchoir. Ce type de critique a également effleuré certains élus de la majorité, comme la députée LREM Sonia Krimi qui confiait à Mediapart « renouveler sa confiance au président », avant d’ajouter : « À lui de renouveler sa confiance en nous pour qu’on ne soit pas une chambre d’enregistrement. »

    Attendu sur l’Europe, Emmanuel Macron a conservé le sujet pour la fin de son allocution. Il a plaidé en faveur d’une « Europe des peuples », « plus souveraine », « unie » et « démocratique », traçant une ligne de partage entre « les progressistes » et « les nationalistes ». « L’Europe des assis, l’Europe des assoupis est terminée », a-t-il clamé, assurant que la voix de la France « est écoutée, parce que c’est une voix forte ». Le dernier Conseil européen, qui s’est tenu à Bruxelles les 28 et 29 juin, a au contraire démontré à quel point il avait perdu la main face à l’agenda des extrêmes droites européennes.

    Pour conclure son propos interminable, le président de la République n’a pas résisté à utiliser, comme il fait depuis le début de son quinquennat, une rhétorique visant à démontrer qu’il y aurait d’un côté – le sien –, ceux qui veulent que la France avance et qu’elle retrouve sa « grandeur » ; et de l’autre – où il place ses détracteurs –, ceux à qui cette idée déplairait.

    Une vision de la société et de la politique pour le moins binaire, qui n’a pas grand-chose à voir avec la promesse du « en même temps » de sa campagne.


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