• A propos de l’unité, du rassemblement,

    des candidatures présidentielles,

    du contenu et du « périmètre ».

     

     

    Contribution aux débats en cours

     

    A tort ou à raison, je crois qu'il y a parfois une ambiguïté dans les échanges que nous avons aussi bien au sein d'Ensemble que, au-delà, au sein la gauche antilibérale, à propos du rassemblement, de l'unité, des candidatures présidentielles.

    Je crains, en particulier, que l'on passe subrepticement de l'objectif (louable) du rassemblement de la gauche antilibérale et de l'écologie à celui d'une candidature 2022 unique de la gauche (libérale et antilibérale) et de l'écologie. 

    D'où la contribution suivante (qui reprend au passage quelques développements déjà publiés dans divers courriels).

    Bonne lecture

    Cordialement

    FC

     

     

    A propos de l’unité, du rassemblement,

    des candidatures présidentielles,

    du contenu et du « périmètre ».

     

    De nombreux éléments (me) poussent à revenir sur l’articulation et/ou la contradiction qui existe entre construction du rassemblement et perspectives électorales (présidentielles).

    Ainsi en va-t-il du résultat des élections municipales, de leurs interprétations - notamment la projection faite un peu rapidement sur les stratégies unitaires gagnantes aux municipales et à la Présidentielle - , de divers sondages - dont celui, beaucoup commenté, d’Ifop Fiducial de juin 2020 – ainsi que des multiples échanges récents au sein d’Ensemble Insoumis comme d’Ensemble, sur les différentes listes comme en assemblée(s) virtuelle(s) Zoom et, plus généralement, des différents débats de perspective qui émergent à gauche.

     

     

    Dans un premier temps, en réaction à différentes contributions préparatoires à la réunion de « Ensemble Insoumis », j’avais voulu indiquer non pas – j’espère qu’il n’y avait pas d’ambiguïté sur ce point - qu’il fallait envisager le rassemblement au prisme de 2022, ce qui serait évidemment le plus court chemin vers l’échec.

    Mais, au contraire ou à l’inverse (si l’on préfère), que des avancées (voire un véritable succès) en matière de rassemblement[1] – ce qu’il faut naturellement construire et prioriser - ne résoudraient absolument pas la question de la candidature 2022.

     

    Or il s’agit là d’une échéance qu’un club de réflexions peut tout à fait « sauter », mais qu’une organisation politique militante ne pourra pas éluder, même si elle pense que ce n’est pas l’essentiel.

    L’essentiel qui serait, au choix, les revendications (transitoires), le projet de société, la dynamique du rassemblement ou encore l’émergence d’un nouveau mouvement politique.

     

    N’empêche qu’il y a peu de chances pour que nous échappions – pas plus, d’ailleurs, que quiconque - à l’élection présidentielle…

     

    Mieux vaudrait donc essayer de définir une méthode qui permette - à la fois mais de manière déconnectée -d’avancer sur la voie (escarpée) du rassemblement ET d’essayer d’être partie prenante, malgré tout, de la campagne présidentielle de 2022.

     

    Mais, à l’évidence, la question du rassemblement de la gauche antilibérale n’est qu’une partie du débat qui nous traverse.

    Je pense notamment à la signature de l’appel des « 150 personnalités proches de la gauche et de l’écologie » par certains militants d’Ensemble et d’Ensemble Insoumis ainsi, d’ailleurs, que par des militants et militantes du mouvement social appartenant sans l’ombre d’un doute à notre culture radicale.

    Je pense aussi, naturellement, aux leçons des élections municipales, en termes d’unité de la gauche et des écologistes.

    Leçons tirées de façon partielle et, à mon avis, un peu rapidement.

     

    Si j’ai bien compris, la démarche proposée consisterait à construire le rassemblement autour d’une confrontation programmatique de façon à ce que le socle soit « le plus à gauche possible »[2]

    mais avec l’objectif proclamé d’une candidature unitaire (unique ?) à gauche afin d’éviter un nouveau « désastre », dont la version la plus probable serait la réédition d’un second tour Le Pen - Macron.

     

    Dans cette approche, la gauche en question inclut « naturellement » le Parti socialiste et EELV.

    Même si, je le crois, la plupart de nos camarades tentés par cette démarche souhaiteraient que le/la candidat/e unique soit plutôt de la gauche antilibérale que de la gauche social-libérale…

     

    N’empêche que je crains que l’on passe subrepticement de l’unité de la gauche antilibérale à… l’union de la gauche (et des écologistes).

    Autant le dire franchement, cela ne me paraît PAS une bonne idée.

     

    Aboutir à une candidature unique de la gauche radicale - ou de la gauche antilibérale, si l’on préfère - me paraît extrêmement difficile et probablement hors de portée, pour toute une série de raisons sur lesquelles je reviendrais éventuellement.

    Mais, oui, ce serait une issue souhaitable et, donc, un objectif tout à fait légitime.

    Par contre, avoir un candidat unique de la gauche et, donc, si l’on ne joue pas sur les mots, un candidat commun à la gauche libérale et à la gauche antilibérale ne me paraît ni possible ni, surtout, souhaitable.

    C’est, pour moi, un remède erroné répondant sans doute à un diagnostic erroné.

     

    Cette fausse solution est en effet essentiellement présentée comme la seule manière pour que la gauche soit au second tour, ce qui est naturellement une condition nécessaire[3] pour qu’elle ait éventuellement une chance de l’emporter.

    Cette analyse repose en fait sur deux présupposés assez proches mais, pour le moins, discutables.

    Le premier présupposé est que si la gauche ne parvient pas à se qualifier, c’est parce qu’elle serait divisée.

    Le second présupposé est que si elle n’était pas divisée, alors son candidat unique pourrait se qualifier (plus) facilement.

    A vrai dire, ni l’un ni l’autre de ces présupposés qui semblent l’expression du bon sens ne me semblent véritablement fondés.

    Ils sont a minima, extrêmement fragiles et discutables.

     

    Dans le passé, il est déjà arrivé à la gauche – à ce stade, je ne discute pas quelle gauche, réformiste ou radicale, d’accompagnement ou de transformation, social-libérale ou antilibérale – de gagner l’élection présidentielle.

    Cela a été le cas en 1981, en 1988 et en 2012.

    C’est-à-dire, au final, un nombre de fois suffisamment limité pour que l’on se souvienne encore des circonstances de ces scrutins !

    La vérité historique oblige à constater qu’alors la « gauche » avait plusieurs candidats, qu’elle était loin d’être unie et même que ses divisions étaient nettement plus exacerbées qu’aujourd’hui.

    Il n’existe donc aucune automaticité entre désunion et défaite ou, à l’inverse, entre union et victoire.

     

    Naturellement, dans cette réflexion, on ne peut pas passer à la trappe le traumatisme qu’a représenté en son temps le 21 avril 2002 qui vit l’élimination de Jospin.

    Même si, depuis, l’absence de la gauche au second tour s’est beaucoup banalisée !

    Mais, précisément, nous avons toujours refusé la fausse « explication » donnée par le Parti socialiste qui voudrait que ce soit la division de la gauche et la multiplication des candidatures qui soient responsables de cette élimination.

    La défaite de Jospin n’a pas été causée par le fait que des électeurs de gauche ont voté pour Taubira, Mamère, Chevènement, Hue, Laguiller, Gluckstein ou encore Besancenot[4].

    Valider cette « explication » de l’échec par la division est la voie de la facilité et ne permet pas de comprendre l’ampleur des problèmes.

    Non, la cause de l’échec de Jospin – je m’excuse de cette lapalissade - c’est le fait qu’une partie significative des électeurs traditionnels de la gauche … n’ont pas voté pour lui !

    Ce qui a sans doute un rapport avec son bilan et à sa politique, non ?

     

    Deuxième présupposé : une candidature unique permettrait de passer l’obstacle du premier tour.

    Sous-entendu : elle serait en mesure de bénéficier de la somme des suffrages qui se seraient éparpillés sur divers candidats de gauche dans le cas de candidatures multiples.

    Au-delà même des conséquences de ce raisonnement sur le contenu de l’unité – on y reviendra - c’est là une supposition très discutable, en tout cas non démontrée.

    En effet, rien ne permet d’affirmer sur le mode de l’évidence que, par exemple, en l’absence d’un candidat proche de la gauche « radicale », les électeurs et électrices qui auraient voté pour lui voteraient automatiquement pour le candidat de la gauche social-libérale (ou de l’écologie libérale), au premier tour.

    De même penser qu’en cas d’absence d’un candidat représentatif de leur culture politique les électeurs et les électrices « modérées » qui se reconnaissent dans la doxa social-libérale se précipiteraient pour assurer la qualification d’un candidat estampillé antilibéral ou « gauche radicale » relève en grande partie de la pensée magique.

    Sans doute, dans un cas comme dans l’autre, certains électeurs et certaines électrices ne disposant pas du candidat de leur « sensibilité » se résigneraient, au nom du moindre mal, à porter leur suffrage sur le candidat unique.

    Mais dans quelles proportions ?

    Suffisamment pour qu’il se qualifie ?

    Rien n’est moins sûr…

     

    Front unique, front politique et social, front populaire, unité populaire, alliance de classe, rassemblement populaire, unité à gauche ou unité de la gauche : la formulation utilisée dépend beaucoup de la culture politique des uns, des unes et des autres.

    Mais, au-delà des mots qui renvoient à des références historiques multiples, nous n’aurons aucun mal à convenir des inconvénients, pour notre camp de la division, si souvent au rendez-vous de son histoire.

    Et, à l’inverse, nous pouvons également nous mettre d’accord sur le fait que, en règle générale, une dynamique mobilisatrice accompagne l’unité.

     

    Mais l’on ne peut écarter d’un revers de main - ou disqualifier comme gauchiste et sectaire - la question du contenu de l’unité et de la « qualité » des partenaires éventuels de l’unité[5].

    Naturellement, elle peut – cela s’est déjà vu dans le passé – servir de pur prétexte au refus de l’unité.

    Mais c’est quand même, comme on dit maintenant, un vrai sujet.

    Je vois bien que la volonté ou la nécessité de « croire » pousse de nombreux camarades à penser que le déclin voire la faillite du Parti socialiste ont supprimé la préoccupation autrefois majeure d’une indispensable indépendance vis-à-vis du social-libéralisme et de l’organisation qui l’incarnait.

    Je pense que cet acte de foi mérite d’être nuancé.

    On peut prendre acte du fait que, après les différentes péripéties de la fin du quinquennat Hollande et le naufrage électoral du PS, la question du rapport au PS ne se pose pas dans les mêmes termes que lors des décennies précédentes.

    Mais cela ne signifie pas que le problème n’existe plus.

    Pour au moins deux raisons.

     

    La première concerne le Parti socialiste lui-même :

    le début de son déclin remonte à loin, sans doute la fin du deuxième septennat de François Mitterrand.

    Mais il a néanmoins été capable de l’emporter aux élections législatives de 1997 et lors de l’élection présidentielle de 2012.

    Ensuite, à partir de la présidence de François Hollande, il a connu une série impressionnante de revers électoraux se traduisant par la perte (en quelques années) de l’essentiel de ses positions institutionnelles.

    La trahison[6] qu’a représenté le passage d’un nombre significatif de grands élus socialistes chez Macron a également contribué à l’affaiblir.

    De ce point de vue, les élections municipales qui viennent de se dérouler n’ont en rien inversé la tendance :

    elles ont confirmé que c’est aujourd’hui EELV qui a conquis le leadership de la gauche (ou, plus précisément, de ce qu’il en reste).

    Pour autant, ces élections n’ont pas signé la mort ou la disparition du PS qui conserve un certain appareil municipal, même si ce dernier est en voie de rétractation.

    En même temps – c’est un autre élément d’appréciation du rapport de force entre sociaux-libéraux et antilibéraux – cet affaiblissement du PS ne s’est pas fait au profit de la gauche radicale et/ou antilibérale, contrairement à ce qu’avait pu laisser espérer le résultat du premier tour de l’élection présidentielle de 2017 …

     

    Des camarades pensent cependant que l’on peut passer des accords avec le PS, au vu du rapport de forces actuel entre antilibéraux et PS :

    du fait de son affaiblissement, la participation des socialistes à une alliance électorale ne serait finalement pas plus importante que ne l’était celle des Radicaux de Gauche dans les années 70, au moment de l’Union de la Gauche et du Programme commun.

    C’est, me semble-t-il, oublier un peu vite que le centre de gravité (programmatique) d’un accord politique et (encore plus) électoral - n’est pas déterminé uniquement par le rapport de force numérique entre les divers partenaires à l’instant T.

    En règle générale, l’accord ne se fait pas seulement sur la base des positions du plus « gros »… mais aussi (voire surtout) en tenant compte de celles du plus « modéré », du « plus à droite » dont il ne faut pas « effrayer » l’électorat.

     

    Or cette mécanique assez imparable au niveau des appareils politiques peut également, ainsi  que Samy l’a déjà évoqué à plusieurs reprises, fort bien entrer en résonance avec le « modérantisme » de l’électorat de gauche[7], tout prêt à mettre en sourdine la radicalité de ses aspirations pourvu qu’on lui promette enfin une victoire électorale après tant de défaites.

     

    On peut, naturellement, penser que cela n’est pas grave, que la « dynamique de l’union » fera le reste et radicalisera son contenu de départ.

    Ainsi, si l’on poursuit ce raisonnement, on peut toujours espérer qu’une bonne démarche unitaire avec un bon rassemblement sur le programme aboutirait bon an mal an et malgré quelques grincements de dents à une candidature unique de la gauche et des écologistes et que, pour peu que le programme soit assez radical, le candidat ou la candidate le serait aussi.

    On peut l’espérer.

    Mais disons que la seule expérience grandeur nature d’un peu d’ampleur que nous avons connue – l’Union de la Gauche autour du Programme commun, un accord précisément passé entre un Nouveau Parti socialiste à peine émergeant et un Parti communiste représentant alors entre 20 et 25% de l’électorat – ne valide pas une telle espérance !

     

    La seconde raison est que l’affaiblissement (bien réel) du Parti socialiste, voire son effondrement (quand même à confirmer…) ne signifie pas la disparition des orientations social-libérales et de la culture politique que ce Parti a longtemps incarné autrefois.

    Dans une très large mesure, EELV a repris le flambeau de la « gauche d’accompagnement » (par opposition à « gauche de transformation sociale »).

    Le rapport – unité conflictuelle ou nécessaire indépendance ?– que la gauche radicale peut entretenir avec EELV présente certes des différences avec celui qu’elle pouvait entretenir avec le PS.

    Mais aussi de larges similitudes…

     

    J’entends bien que EELV est une réalité composite et, sans doute, contradictoire[8].

    Il n’empêche qu’il s’en dégage quand même une tonalité politique dominante.

    Pour moi, pas de problème : par son projet, ses références, sa stratégie, son rapport aux institutions et au mouvement social, EELV appartient sans aucun doute au « camp de la gauche ».

    Mais ne (nous) racontons pas d’histoire !

    Cette gauche n’est pas la nôtre.

    Elle n’est pas la nôtre de par sa stratégie (institutionnelle).

    Mais, après tout, on pourrait convenir qu’en matière de questions stratégiques le flou et la panne concernent aussi la gauche radicale…

    Mais je crains qu’elle ne soit pas la nôtre non plus du point de vue du projet : l’écosocialisme n’est pas soluble dans le capitalisme vert ou même dans l’écologie de marché…

     

    Ajoutons une remarque (acerbe, mais il y a de quoi) : 

    la manière dont d’éventuels partenaires pratiquent le fonctionnement collectif militant et leur ancrage dans la démocratie de masse ne constituent pas les facteurs premiers qui détermineraient le type de rapports que l’on peut entretenir avec eux ;

    sinon il faudrait sans doute renoncer à presque toute politique unitaire !

    Mais c’est quand même un élément à avoir à l’esprit.

    De ce point de vue, il y a quand même quelques soucis.

    Pour le dire « à la serpe » : le mouvement ouvrier traditionnel (syndicats et partis de gauche) a connu des processus de bureaucratisation et d’institutionnalisation ;

    ce furent des processus inexorables mais lents, au long cours, sur près d’un siècle et demi.

    Et, si l’on veut imager le propos, il aura fallu un siècle pour que ce qui fut autrefois le parti de Guesde et de Jaurès[9] devienne celui… de DSK et de Cahuzac.

    Disons que les tenants de l’écologie politique - en France : les Verts, puis EELV - ont emprunté un parcours analogue en seulement quelques décennies, avec la course aux places et aux privilèges qui vont avec.

    Et, aujourd’hui, la même obsession présidentielle dont on sait ce que furent ses effets mortifères à gauche.

    Toujours pour imager : que de chemin parcouru entre le verre d’eau de René Dumont et …. les homards de François De Rugy !

     

    En résumé, il faut prendre en compte la nouveauté et, en conséquence, ne pas automatiquement décalquer l’attitude à avoir vis-à-vis du parti écologiste de celle qu’il fallait avoir vis-à-vis du PS.

    Mais, si l’on veut traiter la question des alliances ou des coalitions avec sérieux et prudence, il ne faut pas non plus tout noyer dans des discours creux sur l’unité et se poser en permanence la question de notre indépendance vis-à-vis de la gauche et de l’écologie « modérées » et de la confrontation avec elles.

     

    Si je suis, on l’aura compris, extrêmement réservé sur les appels à l’unité peu exigeants sur le contenu, c’est aussi et même surtout parce que, à mon avis, ils manquent l’essentiel à savoir que le bloc « gauche + écologistes » est très nettement minoritaire.

    Et ce bloc n’est pas minoritaire parce qu’il est divisé mais parce que, depuis plusieurs scrutins, une partie significative de son « électorat naturel[10] » – l’a abandonné.

    Une partie de cet électorat naturel la moins défavorisée socialement a été récupérée par Macron et LREM, au moins pour ce qui est des scrutins de 2017.

    Quant aux couches les plus ouvrières et populaires, si une fraction (significative mais minoritaire) a abandonné la gauche pour le Rassemblement national, ce sont surtout là que se recrutent en masse les abstentionnistes.   

     

    On peut constater le caractère minoritaire du bloc « gauche + écologistes » en regardant les élections nationales récentes ou encore les sondages, avec toutes précautions de rigueur dans ce dernier cas et en constatant quel est le niveau atteint par la gauche (et des écologistes) « tout compris », c’est-à-dire en additionnant les suffrages recueillis par l’ensemble de ses candidats et candidates.

    Ce qui donne 

    27,67% lors de l’élection présidentielle de 2017 (en additionnant les suffrages recueillis par B. Hamon, N. Arthaud, P. Poutou et JL. Mélenchon) ;

    31,73 % lors des élections européennes de 2019 (en additionnant les suffrages recueillis par les listes dirigées par B. Hamon, M. Aubry, R. Glucksmann, I. Brossat et Y. Jadot) ;

    25,5% lors du sondage IFOP de juin 2020 (en additionnant les intentions de vote en faveur des potentiels différents candidats de gauche et écologistes pour l’élection présidentielle de 2022).

     

    Le constat est donc sans appel :

    la gauche, aujourd’hui, c’est entre un tiers et un quart des suffrages exprimés.

    Et nous en connaissons la raison (ou, du moins, la raison principale) : la désaffection des couches populaires.

    Désaffection dont la principale manifestation est leur abstention massive

    La question de fond qui nous est posée - à nous et à tous ceux et celles qui cherchent une issue à gauche ou dans l’espace de l’écologie politique - n’est donc pas d’abord de savoir au prix de quelles manœuvres plus ou moins rusées, plus ou moins naïves, plus ou moins discutables, on peut rassembler la gauche pour l'unifier... à son étiage actuel autour de 30%.

    Mais... si l’on peut gagner ! 

    Et, pour cela, il n'y a pas de raccourcis possibles : il faut reconquérir celles et ceux qui aujourd’hui s’abstiennent.

    Sans, naturellement, perdre ceux qui votent toujours pour la gauche, dans ses sensibilités différentes, voire divergentes.

     

    Il est tout à fait possible que cet objectif soit hors de portée.

    Contrairement à l’adage bien connu, il arrive que l’humanité se pose des problèmes qu’elle ne peut pas résoudre.

    D’ailleurs, à une échelle nettement plus modeste, la gauche radicale se pose essentiellement des problèmes qu’elle ne peut pas résoudre !

    Mais ce n’est pas une raison pour les évacuer.

    Ou pour proposer des solutions qui non seulement ne sont pas susceptibles de les résoudre mais ont toute chance de les aggraver. 

    Qui peut croire un instant que c’est en composant avec les dirigeants du PS au risque de les remettre en selle ou en donnant une caution de gauche aux écolo-libéraux que l’on va ramener à l’action politique ces millions d’électeurs des classes populaires qui ont perdu jusqu’au chemin des urnes ?

    Et ce n’est pas parce que la gauche s’est divisée qu’ils font aujourd’hui défaut !

    Mais parce que les courants majoritaires de cette gauche ont mené au gouvernement la politique qu’ils ont mené et sur laquelle, au fond, ils ne sont pas revenus … même dans l’opposition.

     

    On peut – c’est mon cas – critiquer la manière dont, lors de sa fondation, le Nouveau Parti Anticapitaliste a prétendu « passer en force », faire abstraction des courants politiques réellement existant et lancer un mouvement politique sur la seule base des « anonymes » et des « héros du quotidien ».

    On peut – c’est mon cas – critiquer la manière dont le Parti de Gauche, puis (en pire) la France Insoumise, ont prétendu « passer en force », faire abstraction des courants politiques réellement existant et lancer un mouvement politique qui vise, sans aucune médiation, à « fédérer le peuple ».

    Et qui plus est, sur une orientation vraiment très discutable.

    Et l’on ne peut pas passer aisément sur le fait que ces deux tentatives – à des échelles différentes – aient été, après quelques succès initiaux, des échecs.

    De même que l’on peut tout à fait penser que la vision prêtée à Jean-Luc Mélenchon[11] à propos de sa propre candidature pour 2022 est purement et simplement une « illusion populiste, souvent funeste pour la gauche »[12].

     

    On peut penser tout cela, mais ce que l’on ne peut pas faire - et qu’il ne faut donc pas faire – est d’occulter le problème principal : l’abstention des secteurs populaires et, en conséquence, la gauche à 30%.

    Toute stratégie politique – et même toute stratégie électorale – qui ne part pas de là se condamne à chercher le meilleur centre de gravité possible pour une gauche confinée aux centres-villes et minoritaire[13]

    Si, en plus, au refus de traiter la question des bases sociales et électorales de la gauche (ou à sa relativisation), l’on rajoute comme préoccupation principale le fait d’éviter un second tout Macron – Le Pen, alors on se situe de plus en plus sur le terrain de la mouvance social-libérale ou écolo-libérale.

    Vraisemblablement en pure perte : cette gauche-là ne gagnera pas ; par contre on peut assister en plus à une disparition de la gauche radicale et/ou antilibérale[14].

     

    En résumé, quitte à être à contre-courant :

    je ne suis pas favorable à ce que nous nous fixions pour objectif d’aboutir à une candidature unique de la gauche et des écologistes, en espérant - sans vraiment de raisons rationnelles - qu’elle serait antilibérale.

    Il me paraît nécessaire que face ( ?) à une candidature de la mouvance social-libérale / écolo-libérale, il y ait une candidature de la gauche radicale / antilibérale et que, précisément, elle soit en mesure de défendre sa légitimité, y compris contre les illusions unitaristes.

    Et que, dans la mesure du possible, cette candidature antilibérale-là soit aussi unitaire que possible[15].

    Ce qui est déjà un sacré défi !

     

    FC

     

     

    [1] De ce point de vue, je suis en accord avec tous les efforts faits autour de l’appel et du réseau Big Bang. Naturellement, tout ceci est modeste, mais c’est un cadre qui nous permet d’intervenir et non, seulement, de commenter ou de déplorer.

    [2] Je n’ai évidemment aucun doute sur le fait que cela soit effectivement le but des camarades qui proposent cette démarche. Mais de nombreux doutes sur le fait que telle sera bien l’issue de cette démarche.

    [3] Condition nécessaire mais, par ailleurs, pas suffisante…

    [4] Afin d’éviter - on ne sait jamais ! - tout malentendu ou toute ambiguïté : je ne plaide pas automatiquement pour une floraison débridée de candidatures et pour un maximum de dispersion ! Simplement je réfute – comme nous l’avions fait en 2002 - l’idée que ce soit là la cause de l’échec de la gauche.

    [5] J’emploie le terme « qualité » de préférence à « nature » afin d’éviter tout mauvais procès en « essentialisme ».

    [6] Jusqu’à quel point, d’ailleurs, peut-on réellement parler de trahison ?

    [7] Contrairement aux naïvetés unitaires, je crois qu’il faut prendre au sérieux ce que suggère Samy à propos de Bordeaux et de Marseille : le fait que Philipe Poutou se soit situé en concurrence – en tout cas, en extériorité – à la liste des écologistes et de la gauche ou que Jean-Luc Mélenchon ait été particulièrement discret vis-à-vis du Printemps marseillais n’ont pas forcément été des handicaps pour ces listes. Bien au contraire !

    [8] Mais, toutes proportions gardées, au milieu des années 70, on aurait sans doute pu dire la même chose du Parti socialiste que rejoignaient alors beaucoup de militants, y compris soixante-huitards, qui voulaient vraiment « changer la vie ».

    [9] Quelles que soient, bien sûr, les critiques que l’on peut formuler sur leurs orientations politiques respectives.

    [10] J’emploie l’expression « électorat naturel » qui n’est pas forcément très scientifique, mais elle renvoie à l’idée que, à travers l’histoire des mobilisations politiques et sociales de ce pays, la gauche et/ou le mouvement ouvrier se sont construits comme l’expression des couches populaires et ont, dans une large mesure, conquis leurs suffrages.

    [11] ‘Rassembler le peuple autour de sa candidature, avec l’illusion que les abstentionnistes (dont le vote est abusivement qualifié de « vote de classe ») le rejoindront parce qu’il sera « anti-système »’, selon RH, dans sa dernière contribution: « Mélenchon, une candidature utile ? » 

    [12] Idem.

    [13] Je suis bien conscient que faire ce constat est largement insuffisant. Mais comme apparemment de nombreux camarades je n’ai aujourd’hui guère de solutions. Désolé.

    [14] Comme cela a été le cas en Italie, ainsi que nous le rappelle douloureusement l’expérience de Refondation communiste.

    [15] Sur le contour de cette candidature – et sur la question de la candidature Mélenchon – on a encore un peu de temps. Mais pas tellement, si l’on veut éviter de regarder passer les trains, comme en 2016-2017.

     


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  • Tribune

    C’est maintenant

    qu’il faudrait retourner aux urnes !

     

    Macron change de gouvernement.

    Il a pris une raclée aux municipales, mais il consulte les trois assemblées (Sénat, Assemblée nationale, CESE), reçoit à l’Elysée les 150 participant-tes de la conférence-climat et fait semblant de les écouter : il y aura une loi d’ici la fin de l’été.

    Macron reçoit les « partenaires sociaux » et revoit les règles du chômage partiel à long terme, car l’activité ne va pas reprendre.

    Des milliers de licenciements et suppressions d’emplois tombent tous les jours dans l’aéronautique, dans l’automobile, dans le bâtiment, dans le commerce.

    On prévoit de l’ordre d’un million de chômeurs en plus.

    La crise du système de santé est loin d’être finie.

    L’Europe essaie d’éviter l’effondrement à travers le plan Merckel-Macron.

     

    L’activité ne va pas reprendre,

    mais surtout : elle ne doit pas reprendre comme avant.

     

    Dans l’automobile, dans l’aérien, pour ne prendre que ces deux exemples, il n’est pas possible de continuer comme avant.

    C’est ce qui rend la situation encore plus difficile, plus dramatique, et implique une rupture radicale du paradigme socio-économique sur lequel nous avons vécu jusqu’ici, et pour lequel nous ne sommes pas préparés.

    La crise sanitaire a été un avertissement : la société s’est arrêtée, un feu rouge planétaire a été allumé, un bouleversement complet des perspectives s’impose.

    Soit on se paye de mots sur ces sujets (et les images fortes et les superlatifs n’ont pas manqué depuis mars 2020), soit on les prend au sérieux.

     

    Les prendre au sérieux, cela signifie qu’au lendemain des municipales, l’ordre du jour politique n’est pas la préparation des présidentielles de 2022, unitaires ou pas (unitaires, c’est mieux !).

    Tous les journalistes ont interrogé les « politiques » les plus en vue sur ce calendrier 2022 et quasiment tous les politiques ont repris à leur compte cette façon de voir, même si certains insistent plus que d’autres sur le raz-de-marée abstentionniste qui taraude la vie politique.

     

    La proposition est la suivante : c’est maintenant qu’une rupture de gouvernement s’impose, une révolution sociale, écologiste, démocratique.

    Maintenant qu’un projet de société doit se discuter.

    Autour de quels axes ?

    Ceux qui émergent du mouvement de la société, des mouvements sociaux, des expériences collectives.

    Mais bien sûr aussi des élaborations des forces de gauche et écologistes, ainsi que des prises de position collectives dans les différentes « appels » des semaines passées.

     

    Deux instances de travail de portée objectivement  politique ont émergé, en prise avec le « réel » de la société et de la crise qui la traverse :

    - le groupement dit des 18 avec ses 34 propositions de sortie de crise

    - la conférence citoyenne sur le climat avec 150 propositions.

    Il manque bien sûr des choses, sur le plan financier, sur le plan institutionnel. 

    Mais c’est un socle suffisamment avancé pour bâtir autre chose.

     

    En tant que mouvement politique, cela devrait être notre profil national : on peut faire autrement maintenant.

    Certes tout n’est pas prêt : il faut que « les 18 » assument l’idée de dialoguer avec le monde politique, qu’ils envisagent un rendez-vous de portée nationale (des « assises », puisque dans une vingtaine de ville, des groupes « plus jamais ça » se forment, même si c’est insuffisant).

    Le Pacte du pouvoir de vivre (Hulot-Berger) a récemment appelé à une Conférence nationale : on ne doit pas lui laisser cette place dans le champ politique.

    Eux osent affronter le champ politique (les grands médias les aident, c’est certain aussi).

     

    Pareillement, les 150 ont décidé de poursuivre leur activité sous une forme associative.

    Une tribune récente (dont j’ai oublié l’origine) avait pour argument : c’est eux (et elles) les 150 qui doivent gouverner.

    L’intuition est bonne.

     

    Il faut donc développer le plus loin possible les éléments déjà construits d’un « contrat de gouvernement », basé sur l’expérience des organisations associatives, syndicales, des assemblées citoyennes, des mouvements politiques de gauche et écologistes.

    Et avoir l’audace de dire : c’est notre alternative à Macron, pas en 2022, mais dès maintenant.

    La question n’est même plus qu’il s’en aille, mais que des élections générales soient convoquées.

    Ainsi seraient dissociés vraiment l’assemblée législative et l’élection présidentielle.

     

    Car un « contrat de législature » ayant pour date 2022, ce n’est rien d’autre qu’un scénario classique pour construire une présidentielle à cette date, comme d’habitude.

     

    Voilà donc à mon avis ce que devrait être le profil d’Ensemble pour les mois qui viennent.

    Bien entendu, cela ne nous dispense pas du tout de participer à tous les cadres de discussion, et d’abord au Big Bang, aux universités d’été, au réseau Christian Paul, à l’Archipel, etc.

    Mais à chaque fois en mettant l’accent sur ce qui devrait être fait ici et maintenant.

    Si personne ne défend cela, alors on laisse Macron se réinstaller (même inconfortablement), on laisse le calendrier institutionnel se dévider comme d’habitude.

    Et surtout, surtout : on ne prend pas la mesure du formidable bouleversement nécessaire, sur le plan social, humain, écologiste, démocratique.

     

    JCM


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  • Dégagisme, lucidité ? Certes, sur quoi et pour quoi…

    EA & PCS (18 JUIN 2020)

     

     

    Et quoi donc ...

    Pour qui veut préciser nos perspectives, dégager des priorités…

     

    Ce texte s’inscrit après

    celui de FS « Faire du neuf, la difficulté de la lucidité »,

    celui de BDS et CL, « Dégagisme ? »,

    celui de FS, « Encore à propos du ‘dégagisme’ ».

    Rappelons aussi, RH, « Dialogue avec BDS et PZ »

     

    Il reprend, pour mieux en délimiter la portée et l’urgence des textes publiés :

      - EA, Chômage et précarité resteront-ils un angle mort pour notre  gauche ? (06 mai 2020).

      - EA, PCS, RT,  Une prise de conscience des inégalités ?  (10 mai 2020).

      - EA, Est-ce ainsi que les hommes – et les femmes- vivent ? (19 mai).

      - EA & Pcs, Les inégalités dans « nôtre »  pays sont inacceptables (02 juin).

      - Pcs, Patrimoine, réforme et puis rien ? (02 juin)

     

    Le débat de stratégie en vue de notre Assemblée générale de novembre ne peut être « reporté ». Il est sollicité par les controverses, les choix à faire hier, aujourd’hui ; il faut mettre les mois qui viennent en perspective en ne subissant pas le carcan mortifère des écuries présidentielles.

     


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  • Encore à propos du « dégagisme »

     

    ° Une réponse au texte de BDS et CL >>>>>

     

    Le texte de BDS et CL, « Dégagisme ? », est bienvenu en ce qu’il apporte des précisions utiles et invite à lever de possibles malentendus à propos du numéro zéro de la Lettre « Le jour d’après » et de la pertinence du mot d’ordre « Macron dehors ! ».

     

    La question renvoie à un moment où deux interrogations se sont croisées.

     

    ° L’une qui a partagé au sein de l’EAN de savoir si dans le communiqué il convenait d’appeler à l’éviction de Macron et du gouvernement.

    Un communiqué du groupe parlementaire LFI venait d’adopter cette position (sur le thème que les « incapables » laissent place à « ceux qui sont capables »), qui dès le lendemain ne fut pas relayée par Mélenchon et ne fut plus entendue par la suite.


    ° L’autre qui portait sur le fait de savoir si la Lettre « Le jour d’après » telle qu’annoncée dans le numéro zéro et sa « déclaration d’intention » répondait au seul souci de quelques collectifs de pallier le déficit d’expression du mouvement dan son ensemble, ou visait à porter une orientation politique précise.

    Dans le contexte, la formule gouvernementale en cause pouvait conforter cette seconde compréhension.

     

    Le texte des deux camarades permet de prendre acte qu’il faut écarter le terme et la démarche du « dégagisme », cela pour des raisons de fond.

    Ajoutons que, selon nous, la critique de la logique populiste devrait amener à la plus grande prudence dans le maniement des mots d’ordre prônant l’éviction du gouvernement.

    Pour une raison évidente : le risque de confusion avec des voix aujourd’hui fortes qui, à l’extrême droite, et aussi à gauche, sont celles d’un populisme assumé.

    Pour celui-ci le mantra « Dégageons-les ! » veut être l’expression de la colère du peuple, portée par un leader providentiel incarnant l’alternative à l’oligarchie…

     

    Est-ce que le refus de mettre en avant, dans le contexte, le mot d’ordre « Dehors Macron ! » présente le risque (grave !) de « renoncer aux soulèvements populaires et au processus révolutionnaires » et  « à nos fondamentaux, à nos objectifs autogestionnaires et révolutionnaires », pour « limiter notre horizon politique aux perspectives électorales et institutionnelles et accepter de mettre la vie parlementaire au cœur de la vie politique » ?

     

    Là, les camarades vont en effet « trop vite en besogne ».

    Il n’existe aucun doute que le pouvoir en place (comme ceux qui l’ont précédé, et comme la totalité de ceux existant dans le monde actuel) a pour nature de défendre les intérêts des privilégiés, cela par des moyens autoritaires, à quoi peuvent s’adjoindre des éléments de corruption et des recours à des répressions plus ou moins sauvages…

     

    Donc,  et pas seulement du fait de la « crise de la représentation », mais pour des raisons structurelles qui sont celles de la lutte des classes, il est légitime et impératif de contester ce pouvoir.

    Cela par les grèves, les manifestations, les émeutes…

    Et de viser son renversement.

    Par des révolutions si possible.

    Par les élections faute de mieux…

    Donc pas de malentendu entre nous sur ce point.


    Le problème est ailleurs : dans le contexte dont nous parlons, donc à cette étape précise d’un affrontement permanent (qui impose de refuser la collaboration de classes et de défendre une alternative systémique,)  comment concrétiser cette exigence ?

     

    Quelle que soit la gravité des crises en cours, la colère des classes populaires, la perte de la légitimité du pouvoir, peut-on parler d’une dynamique révolutionnaire en cours ?

    Il ne semble pas.

    Donc, quelles traductions politiques donner aux exigences susdites ?

     

    Que peut signifier l’appel au renversement du gouvernement ?

    Sans doute pas, en situation de confinement, une invitation à l’émeute.

    Donc plutôt l’hypothèse d’une démission du gouvernement, et du président, une dissolution de l’Assemblée, bref… des élections !

    Et si on prend au sérieux le mot d’ordre, comment ne pas se poser la question de l’alternative à opposer au gouvernement en place ?

     

    Les débats et les initiatives actuels indiquent des pistes possibles à soutenir pour une alternative au pouvoir en place : la jonction entre les exigences de l'appel dit des « 18 » « Plus jamais ça », s’il assume sa charge politique, et si des organisations politiques acceptent de s'articuler à celles-ci, pourraient avoir une dynamique de contre-pouvoir possible ; c’est ce qui a été proposé dans le bulletin d’Ensemble ! sur le COVID-19 sous l’expression de « Conseil national d'initiative et de contrôle ».

     

    Si cette dynamique n’est pas portée comme alternative en gestation, alors un pôle centriste, accompagnant le néolibéralisme d'ajouts sociaux et écologiques, comme l’incarne le Pacte pour le pouvoir de vivre autour de Hulot et Laurent Berger, peut se renforcer.

     

    Faute de ces dimensions liant les questions sociales, écologistes, démocratiques et politiques, exiger le départ du gouvernement sans autre forme de procès, risque de rendre difficile d'éviter les interférences avec les rhétoriques certes « dégagistes », mais sans aucun contenu.

     

    Sur tous ces problèmes, il est certes difficile de disposer immédiatement des solutions pertinentes, mais veillons à éviter des réponses aventureuses.

     

    JCMamet, RM, FS


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  • DEGAGISME ?


     
    L'affirmation dans le texte de la déclaration d'intention de La Lettre « Le jour d'après » numéro 0, selon laquelle ceux qui ont failli doivent s'en aller, suscite des réserves parmi nous.

    La proximité avec le « dégagisme » de Mélenchon et de la FI a été pointée, comme déjà au moment de l'irruption des Gilets Jaunes avait été mise en doute la pertinence du mot d'ordre « Macron dehors ».



    Essayons d'identifier les malentendus et les possibles divergences. Les premiers doivent être levés. Les secondes doivent être exprimées clairement, en mesurant bien les conséquences politiques et stratégiques qui pourraient en découler.



    Les auteurs de la formule du « dégagisme » ont inventé un terme largement répandu depuis mais n'ont pas inventé le phénomène en lui-même. Celui-ci s'est exprimé pour la première fois à une échelle de masse en Argentine en 2001.



    Et nous n'utilisons jamais ce terme, tant il a été galvaudé à travers une vision qui n'est pas la nôtre et que nous combattons : le dégagisme de JLM est corrélé au recours à un homme providentiel, ce dont ne veulent ni les soulèvements populaires ni les processus révolutionnaires du nouveau cycle de luttes ouvert en 2010/2011 et prolongé avec l'éclat que l'on sait en 2019.

     

    Nulle part, on ne demande des chefs et des hommes providentiels : c'est exactement l'inverse.



    Mais avant d'être repris à une échelle de masse, le slogan « qu'ils s'en aillent tous » a été lancé par des cercles plus restreints, formulant politiquement l'aspiration radicale au refus des politiques d'austérité et de sujétion au FMI et à l'ordre néo-libéral, l'aspiration radicale à une alternative.

    On a ensuite, de la Tunisie à l'Algérie, tout près de nous donc, retrouvé ce slogan ou d'autres ayant le même sens dans les soulèvements populaires et les processus révolutionnaires de 2010/2011 et de 2019 dans de nombreuses régions du monde.


    Et le fait que ces mouvements de masse, par-delà la situation propre à chaque pays, aient utilisé peu ou prou ce mot d'ordre a une signification profonde qui doit nous faire réfléchir.

     



    Ce « cri des masses », c'est le signe que les injustices, les inégalités, les discriminations sont devenues insupportables au plus grand nombre, et que les politiques menées jusque-là ont failli.

    C'est aussi l'expression d'une exigence de démocratie, l'expression d'une souveraineté populaire qui se méfie des représentants auto-proclamés.


    C'est un symptôme de la crise de la représentation, élément d'une crise systémique du capitalisme.

    C'est enfin l'expression d'aspirations à l'auto-organisation et à l'autogestion.

     



    En sommes-nous là, en France, aujourd'hui ?

    En termes de mobilisation, non bien sûr, non hélas et nous le savons bien.

    Mais en terme d'exaspération sociale, de colère et de sentiment de révolte, oui, assurément !

     



    Faut-il attendre un soulèvement populaire ou l'enclenchement d'un processus révolutionnaire pour mettre en avant ce type de slogan ?

    Pour nous, à condition de ne pas isoler ce type de slogan -dont les termes exacts doivent être discutés- d'un propos plus général, à la fois radical, propositionnel et alternatif : c'est non.



    Car y renoncer, ce serait se refuser à exprimer sur le plan politique ce que nous dit, avec raison, une partie grandissante de la population et de la société elles-mêmes : un malaise profond, un sentiment de révolte, une exaspération forte.

    Et c'est un ressort qui certes ne suffit pas, mais qui est essentiel dans le processus de politisation majeur en cours : ne pas se lier à cela, c'est renoncer à l'activité politique d'une force qui n'a pas renoncé au changement de société -même si cette activité  ne se résume pas à cela-.



    On nous objecte parfois, comme certains l'avaient fait lors de l'irruption des Gilets Jaunes : vous allez trop vite en besogne et, faute d'alternative, vouloir mettre Macron dehors vu l'état de la gauche, c'est faire le jeu du RN.



    Nous invitons ceux qui tiennent de tels propos à y réfléchir à deux fois et à bien mesurer ce que cela signifie ou, pour le dire autrement, à réaliser la portée de leur propos.



    Car en suivant ce raisonnement, autant renoncer aux soulèvements populaires et aux processus révolutionnaires ou les tenir en lisière, le temps qu'un débouché politique, y compris électoral, incarné par « le parti d'avant-garde », ou « un mouvement gazeux » ou encore « un front aux équilibres subtils » apporte une alternative clé en mains.



    Se refuser à mettre en avant le fait que ceux qui ont failli doivent dégager, n'est-ce pas  en réalité renoncer à nos fondamentaux, à nos objectifs autogestionnaires et révolutionnaires ?

    N'est-ce pas en réalité limiter notre horizon politique aux perspectives électorales et institutionnelles et accepter de mettre la vie parlementaire au cœur de la vie politique ?


     
     BDS, CL


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  • Face au neuf, 

    la difficulté de la lucidité

     

    FS 12 juin 2020

     

     

    «... car le souvenir brouille parfois l'image du présent

    et l'homme, avant tout, a besoin de s'adapter au neuf ».

    Marc Bloch

    (L'Etrange défaite)

     

    Avec le déconfinement la tentation peut exister de croire que le temps est venu de tourner la page de la grande perturbation qu'on vient de vivre. Comme la dissipation d'un « mauvais rêve », à la lumière de quelques évidences antérieures avec lesquelles renouer. Bref, un retour à « la normale », y compris en ce qu'elle a « d'anormal ». Et un recours aux solutions de la veille...

    Ce serait relativiser ce que cette expérience a d'inédit, d'imprévu, voire d'inimaginable : une épidémie menaçant la santé et la vie, surgie d'un ailleurs jusque-là refoulé, celui d'un lointain passé hanté par les pestes, ou de pays d'Asie et d'Afrique habités par de tels maux…

    Céder à cette tentation conduirait à sous-estimer les dangers d'une cohabitation maintenue avec le virus, et à ne pas prendre la mesure de l'événement. Sans compter la possibilité de se satisfaire de réponses trompeuses, navigant de manière risquée entre le « dur » de la radicalité et le « mou » d'un tiède réalisme...

    Donc, pour aborder quelques questions difficiles, gardons le regard tourné vers l'événement qui a marqué cet épisode crucial.

     

    Pour ce faire, quelle est la bonne focale ?

    La focale française ? Plutôt, dans un premier temps, la focale mondiale, pour ensuite s'occuper des particularités françaises. Parce que la première spécificité de l'événement est qu'il fut mondial.

    Et, plutôt que privilégier les gouvernements et les dirigeants politiques, s'intéresser aux Etats, puisque ce sont eux qui furent les acteurs déterminants.

    La combinaison de ces deux éléments s'est traduite, malgré les différences considérables des régimes politiques, par une assez grande unité des politiques menées. Les critères les différenciant  sont : 1) le degré d'impréparation (faible pour des pays asiatiques qui se sont montrés les plus efficaces dans la lutte contre l'épidémie, important voire très important pour tous les autres); 2) l'ampleur des pénuries frappant les systèmes de santé (elles-mêmes liées, outre le niveau de développement économique, aux choix des industries pharmaceutiques, à l'impact des politiques néolibérales de restrictions budgétaires sur l'hôpital…); 3) les capacités à prendre dans ces conditions et dans l'urgence les décisions politiques nécessaires…

     

    De la puissance étatique...

    Au-delà de la diversité des Etats existants, tous capitalistes, on les a vus apporter une réponse globalement similaire :

    ° Imposer aux populations un confinement de masse et de longue durée, plus ou moins sévère selon les cas. Une décision politique qui est apparue comme impérative pour éviter une saturation des hôpitaux, laquelle entraînerait une mortalité massive. Celle-ci représentant à son tour une menace d'effondrements sociaux.

    ° Assumer pour ce faire une mise à l'arrêt brutale de l'économie, en ne maintenant en activité que les secteurs et circuits assurant la vie quotidienne dans les villes (alimentation, énergie, communication…)

    Des moyens répressifs ont été mis en œuvre pour assurer ces choix draconiens (de manières différenciées selon les sociétés et les régimes politiques), mais ceux-ci ont pu se concrétiser parce qu'il a existé un assentiment des populations.

    A cela sont venues s'ajouter pour les pays les plus riches des mesures, elles aussi plus ou moins importantes, de soutien aux entreprises et aux salariés, pour éviter une explosion des faillites et de la misère. Un spectaculaire contre-pied par rapport aux principes jusque-là sacro-saints du néolibéralisme : limitation des déficits budgétaires et de l'endettement, ainsi que de l'interventionnisme étatique...

    Donc une remarquable démonstration : au sein de l'Etat, qui est loin de n'être que l'instrument d'une « caste » protégée par ses « bandes armées », se réfractent les rapports sociaux. Dans de telles circonstances exceptionnelles, cet Etat est amené à prendre en compte l'intérêt supérieur  de la santé et de la survie de la population, condition de la préservation structurelle des intérêts mêmes de la classe dominante (1).

    Dans le cas précis, ces mesures spectaculaires se sont imposées. Sans guère d'hésitations par rapport à une politique contraire qui eut été de sacrifier « la santé »  d'une partie de la population au nom de « l'économie » (2).

     

    … Et de ses contraintes idéologiques

    Il est vrai que de tels choix politiques ne peuvent être exposés par les gouvernements en toute clarté à la population. D'où les non dits, les ambiguïtés et les mensonges. En France, celui concernant « l'inutilité des masques » a provoqué un traumatisme que le gouvernement a payé fort cher. Quant aux vraies-fausses révélations d'Agnès Buzyn, ce même gouvernement est très loin d'avoir fini d'en payer la note.

    Mais le problème est plus profond. Sauf brutalité dictatoriale ou cynisme assumé, les responsables politiques sont obligés de recourir à des explications contournées. Car si c'est bien « l'intérêt général » qui, dans une situation extraordinaire, justifie des mesures d'exception, reste à expliquer à quel intérêt, en situation ordinaire, répondent les politiques menées.

    De ce point de vue notons un acte qui méritait davantage de commentaires que ce qui fut dit : celui de la mise sous le boisseau de la réforme des retraites annoncée par Macron lors de son premier grand discours de mars. Cette réforme, la veille si emblématique et si importante, à l'heure de l'appel à la mobilisation générale contre l'épidémie ne fut ni maintenue ni retirée, mais escamotée : l'épidémie obligeait à n'en plus parler (3)…

    Plus généralement il faut s'intéresser à ce qu'on peut analyser comme une opération de dépolitisation des décisions gouvernementales. Leur caractère politique fut sciemment éclipsé par les interférences de la « raison scientifique ». « Experts » et « comités des sages », supposés contre toute évidence représenter une « communauté scientifique » homogène dans ses analyses et préconisations, étant missionnés pour apporter les explications à propos de la maladie valant justification des mesures prises, dont celle du confinement (4). Pourtant il s'agissait bien d'une décision politique, qui plutôt que d'être expliquée comme telle fut comme naturalisée (la seule défense possible face au virus) et répétée sous la forme de l'injonction « Restez chez vous ! »

     

    Défiance à la française

    Si nombre de ces remarques s'appuient sur la réalité française, la plupart peuvent être généralisées à d'autres pays. En revanche il existe une réelle spécificité française. Au regard d'une politique gouvernementale qui  fut loin d'être la meilleure, mais ni non plus la pire parmi celles qui ont été menées dans les pays européens, on constate un degré de critique et de défiance à l'égard du pouvoir qui atteint des records. La rhétorique macronienne et les mensonges concernant les masques et diverses autres pénuries (tests, protections, respirateurs...) ne suffisent pas à expliquer cette situation. Or, la question n'est pas anecdotique : comme le soulignent bien des spécialistes, la confiance est un facteur décisif pour affronter une situation exceptionnelle de ce type.

    Celle-ci est rendue difficile dans une société marquée par des inégalités  profondes, qui s'aggravent et se trouvent violemment éclairées par l'épreuve de l'épidémie. Dans ce contexte il s'agit en premier lieu de la confiance entre gouvernants et gouvernés. Mais, au-delà,  confiance ou défiance diffusent  au sein de la société (5). Or, des politologues soulignent combien le facteur confiance est déterminant dans les positionnements politiques généraux (son absence étant très prégnante parmi les électeurs d'extrême droite).

    En politique, il s'agit d'une défiance mutuelle. Les citoyens ne font pas confiance alors même qu'ils sont d'accord avec les mesures prises, à cause de ceux qui les prennent. Et ces derniers, qui n'ont pas confiance dans les citoyens, sont amenés à développer des discours fallacieux et à surenchérir dans l'autoritarisme… Beau cercle vicieux ! Si la défiance est un facteur qui pèse en négatif sur les capacités de la société de faire face à une épidémie, il n'y a nulle raison de se féliciter de cette spécificité française

    Au-delà des responsabilités de Macron lui-même, il faut souligner que la cristallisation de la défiance sur lui (se traduisant par un rejet plus fort que celui frappant E. Philippe) s'explique fondamentalement par le fonctionnement de la Vème République. Macron est perçu comme « le » responsable de tout ce qui arrive. Et l'hostilité à son égard conforte l'idée qu'il en est bien ainsi. Ou : comment refermer le piège du présidentialisme ! 

    Il conviendrait de tirer une leçon autre, qui est celle de la confirmation du caractère profondément toxique de ce système politique français. Derrière le contraste entre les cotes de popularité de Merkel et de Macron, il y a deux fonctionnements gouvernementaux différents. Ce qui devrait valoir invitation à en finir avec ce régime présidentialiste (6). 

     

    Population confinée, démocratie étouffée

     

    La lutte contre la pandémie invitait objectivement à une politique d'union nationale (l'appel à celle-ci était inscrit, au moins en creux, dans les discours de Macron des 12 et 16 mars) : la situation d'impréparation, les pénuries et les ignorances quant à la nature exacte du mal ne faisaient que renforcer la nécessité d'une mobilisation solidaire de toute la population, et donc des forces politiques traduisant la diversité de ses options. Alors que le choix aussi décisif que drastique du confinement fut massivement accepté, cette union au plan politique s'est avérée être une chimère (7). Il n'est pas inutile d'y revenir et à en chercher une explication.

    Comme indiqué précédemment celle-ci est d'abord à chercher dans la structure fondamentalement autoritaire du fonctionnement de la Vème République, qui interdit la confiance en la libre mobilisation des citoyens. De surcroît, l'épidémie est apparue dans un contexte marqué par les grandes mobilisations sociales des dernières années, celle des Gilets jaunes, puis celle de l'opposition à la réforme des retraites. Ainsi ce pouvoir autoritaire est incarné par un Président grandement délégitimé, voire de la part de certains objet d'une haine tenace. De telles conditions rendaient impossible la confiance, ce qui conduit les gouvernants à renchérir dans l'autoritarisme et les gouvernés à cultiver l'opposition systématique et de principe.

    Ce premier verrou s'est doublé d'un second,  le confinement provoquant l'étouffement de la vie démocratique (un débat parlementaire étiolé, l'empêchement des réunions et de toute manifestation...) cette opposition ne pouvait se traduire en propositions contraires à celles du gouvernement, ni en capacité de préconiser une alternative à ce dernier (8). Une chose est de multiplier critiques et reproches à l'égard du pouvoir. Ses multiples erreurs et faux pas ne manquant pas d'alimenter une hostilité croissante à son égard. Mais autre chose est de passer à sa condamnation pour se positionner comme une relève disponible. Il semble bien que le point d'appui à une telle position aurait nécessité de s'opposer aux grands choix du gouvernement, touchant au confinement, aux mesures économiques, voire à l'option du déconfinement à partir du 11 mai.

    Pour autant ce sont bien des actes politiques qui ont été assumés, par ceux qui les ont décidés évidemment, mais aussi par ceux qui les ont appliqués.

    Le recours aux justifications scientifiques n'efface pas cette donnée. Au demeurant on peut constater que l'alternative au confinement ne s'est pas contentée, à la manière de Bolsonaro, de professions de foi religieuses (« la volonté divine » et l'acceptation de « la fragilité de la vie terrestre »), mais a pu également, dans le cas de Johnson ou du gouvernement suédois, se revendiquer de justifications d'ordre scientifique (la thèse de l'immunité collective). Elle a aussi trouvé des échos dans le champ du débat d'idées, par exemple sous la plume de Giorgio Agamben dénonçant l'état d'exception sanitaire décrété par des gouvernements européens comme d'essence liberticide.

     Le consensus qui a accompagné le choix du confinement contenait donc une part d'accord politique.  Ce qui implique que, demain, dans des conditions changées, cet accord implicite pourrait être explictement dénoncé. Au demeurant il est d'ores et déjà contesté par ceux qui considèrent que les gouvernements ont exagéré le danger épidémique, cela pour d'obscures raisons, voire qu'ils ont refusé d'utiliser un médicament disponible (en France « l'affaire Raoult ») et au final sont coupables d'une faute provoquant une crise économique qui va faire des dégâts bien plus graves que ceux de l'épidémie. C'est par exemple le président du Medef italien qui dénonce le gouvernement pour « une politique (qui)  risque de faire plus de dégâts que  le virus ».

     

    La question de l'appréciation des rapports de force

    Qui va sortir gagnant ou perdant de l'épreuve ? La question, décisive au regard des perspectives pour « l'après », demande d'opérer des distinctions : entre capitalisme et néolibéralisme, entre Etat et gouvernement... Perdants, comme on aimerait le croire,  le capitalisme et l’État ? Sans doute pas, même si le néolibéralisme est, au moins provisoirement, déstabilisé.

    Au total, le fait qu'un gouvernement sorte affaibli de l'épreuve ne signifie pas qu'il en est de même pour l’État. Celui-ci à l'occasion de la crise a ouvertement pris la main sur le devenir de la société, a musclé ses moyens de contrôle de la population, et sa poigne va s'affermir du fait que les ravages de la récession économique obligent à s'en remettre à lui pour réaliser les conversions qui s'imposent et instaurer des protections sociales.

    Revenons sur le point que cet État, dont on a vu réaffirmées ses capacités d'action, est bien un Etat capitaliste. Il a pour fonction de gérer une société de classe, en défense des intérêts fondamentaux de la classe capitaliste. Mais pour ce faire il a besoin d'une légitimité reconnue, qui lui est nécessaire face aux crises pour mobiliser la puissance publique. Si le système de santé et l'hôpital public, voire plus généralement la société,  ont réussi à faire face à l'épidémie, c'est par une combinaison : entre, d'une part, l'action des personnels de santé mobilisant leurs compétences et leur dévouement (et au-delà les implications d'autres secteurs de la société), et, d'autre part, les mesures prises par l’État via le gouvernement. Un tableau où s'opposeraient, terme à terme, au sommet une impuissance de l’État et à la base la vigueur de l'auto-organisation des soignants relèverait du fantasmatique. Il s'agit d'une dialectique entre les deux, dont l'élément moteur est bien le personnel de santé. Ce pourquoi celui-ci dispose aujourd'hui d'une force qui peut lui permettre d'imposer une rupture avec la logique néolibérale.  Ouvrir une brèche dans ce domaine est un des enjeux décisifs de la situation qui s'ouvre (9).

    En fait, ce retour, non pas d'un Etat qui ne s'est jamais absenté, mais d'un interventionnisme étatique ostentatoire n'est pas univoque. Mauvaise nouvelle, en ce qu'il s'agit du bras armé de l'ultralibéralisme, qui dispose des moyens d'aggraver l'exploitation et de réduire les libertés. Mais bonne nouvelle, la démonstration faite de l'inanité du dogme "no alternative", et que les moyens politiques existent de renverser le cours des choses : pour stopper la course au productivisme, au consumérisme, qui impose sans fin accélération, hausse de la productivité... Et convaincre que l'endettement n'est pas coupable mais utile pour défendre la société et investir pour l'avenir...

     

    Reste le champ politique, dans sa globalité et ses complexités : jusqu'à quel point le pouvoir organisé autour de Macron est-il affaibli ? Quels sont les bouleversements que les actuelles crises combinées vont générer ?

    Une chose est de constater la colère populaire et de la juger légitime, autre chose serait de penser qu'il suffit de la chevaucher pour disposer d'une politique efficace. Quitte à oublier que, comme chacun sait, la colère n'est pas toujours bonne conseillère.

    Au demeurant il y a colère et colère. Celle des « soignants », et plus généralement des victimes d'une situation dont les politiques menées par les pouvoirs successifs sont grandement responsables, appelle des transformations aujourd'hui davantage conscientisées et plus impératives.

    Mais il en est une autre qui relevant du ressentiment ne promet rien de bon.

    Les dénonciations des politiques de confinement sont jusqu'à présent restées cantonnées à certains secteurs d'extrême droite, et bornées par le tableau des dégâts provoqués là où elles n'ont pas été appliquées. Mais elles existent, incrustées (10). Or, la récession économique, gravissime, peut modifier cette donne. Faillites, licenciements, chômage, misère vont bouleverser les consciences et le climat politique, et peuvent donner prise à un vertige : si l'épidémie n'est pas ce qu'on a prétendu, si le confinement a servi à préserver la santé de quelques uns au détriment de l'emploi du grand nombre, si l'avenir des jeunes a été sacrifié à la préservation de la vie des vieux… Alors l'idée que les gouvernements en place ont effectivement mené une « politique criminelle » peut se transformer en un poison redoutable.

    Il ne s'agit pas de céder au catastrophisme. L'épreuve de la crise a révélé des potentialités importantes de mobilisation sociale et d'aspirations à des changements profonds. Mais cela ne doit pas conduire à cultiver certaines formules marquées d'idéalisme, type le « social business » prôné par Muhammad Yunus, qui présente la transformation sociale et écologique du monde comme à portée de main, en oubliant que le capitalisme est loin d'être dans le coma.

     

    A gauche, se réinventer...

     

    Le Capital est d'autant moins défait que percuté par une attaque exogène, et non comme en 2008 par un dysfonctionnement majeur de ses ressorts internes, il est à même d'engager  les réorganisations qui s'imposent pour restaurer la course au profit. Elles sont d'ampleur puisqu'il lui faut restructurer différentes branches industrielles, brider certaines logiques du libre échange mondialisé et réarticuler une part des chaînes de valeur, amputer des secteurs (du côté de l'automobile , de l'aérien, du tourisme...) pour accélérer le développement d'autres (le numérique), accélérer des mutations dans le travail (télétravail, précarisation aggravée...), prendre en compte des contraintes incontournables liées à l'environnement et au dérèglement climatique, ainsi que les modifications d'ordre géostratégique (confrontation avec la Chine, réorganisation de l'Union européenne...).

    Les régimes politiques vont eux aussi devoir répondre à ces nouvelles coordonnées, se traduisant sans doute par une instabilité politique croissante et une montée en puissance des forces nationalistes et populistes. La menace est évidente d'une aggravation de l'autoritarisme en vue de contrôler des situations de plus en plus déstabilisées et une exacerbation des luttes de classe.

    Si c'est bien ce à quoi il faut se préparer, on doit s'inquiéter de l'état des forces de gauche, qui jusqu'à présent paraissent davantage enclines à poursuivre les trajectoires de l'avant crise qu'à assumer les changements qu'imposent les bouleversements présents et à venir. Alors que depuis des années se développent des dynamiques de fragmentation et de délitement de la gauche, on ne saurait s'étonner que plus de deux mois de mise en sommeil de la vie politique conduisent à une aggravation de leur affaiblissement (sauf à surestimer à l'excès les vertus du « télémilitantisme » !).

    L'actuelle floraison des appels témoigne d'une vigueur politique qui indique la possibilité de s'arracher au marasme des derniers mois. Celui des organisations syndicales et associatives confirme que des forces vives sont disponibles au sein du mouvement social. Mais du même coup il confirme l'ankylose des organisations politiques. Ses initiateurs rejettent explicitement une alliance avec les partis politiques, mais pour mieux les interpeller : "Qu'est-ce que vous faites maintenant ?" (11). Bonne question !

    Evoquons quelques pistes pour prolonger celle-ci.

    Un travail collectif est certainement indispensable pour rompre avec les inerties héritées du passé. Dont celle de l'intériorisation d'un électoralisme qui conduit à s'accoutumer au poison du présidentialisme façon Vème République. On voit que l'épidémie n'y a rien changé : focalisation excessive sur Macron et  polarisation sur le rendez-vous de 2022, qui ne peut qu'aggraver les divisions existantes. L'ambition devrait être d'assumer la perspective d'une grande transition. Pour en finir avec la déconnexion entre les urgences du moment et l'horizon d'une autre société, laquelle conduit à sous-estimer le caractère crucial des premières (12) et à surestimer l'intérêt d'un «anticapitalisme » aussi abstrait qu'exalté. Pourtant, les premières nécessitent mobilisations sur le terrain social et le second des réponses dans le champ de la politique institutionnelle.

    Deux illusions symétriquement inverses brouillent ces enjeux. L'une présente les ruptures nécessaires comme si impératives (après l'épidémie, le dérèglement climatique...) qu'elles doivent s'imposer de manière consensuelle sans confrontations violentes avec le système. L'autre qui envisage un possible basculement complet comme à portée de main dès lors qu'on assume un volontarisme radicalement anticapitaliste. L'une et l'autre ignorant la difficulté de changer l'existant qui est d'ordre systémique (qu'on songe à ce qui modèle nos sociétés : la place de l'automobile, les mégapoles, l'énergie, les pollutions, l'agriculture nécessaire, les compétitions de puissance à l'échelle internationale etc...)

    Ce sont là autant de défis qui indiquent l'ampleur du travail pour qu'une gauche se réinvente. Afin de se reconstruire pour échapper à l'émiettement et porter un projet répondant aux espoirs et aspirations populaires.

     

    11.06.2020
    Francis Sitel

     

    Notes :

    (1) : Cf. Alain Badiou : « Du côté de cet État, la situation est de celles où l’État bourgeois doit, explicitement, publiquement, faire prévaloir des intérêts en quelque sorte plus généraux que ceux de la seule bourgeoisie, tout en préservant stratégiquement, dans l’avenir, le primat des intérêts de classe dont cet État représente la forme générale. Ou, autrement dit, la conjoncture oblige l’État à ne pouvoir gérer la situation qu’en intégrant les intérêts de la classe, dont il est le fondé de pouvoir, dans des intérêts plus généraux, et ce à raison de l’existence interne d’un « ennemi » lui-même général, qui peut être, en temps de guerre, l’envahisseur étranger, et qui est, dans la situation présente, le virus SARS 2. Ce genre de situation (guerre mondiale, ou épidémie mondiale) est particulièrement « neutre » sur le plan politique » Sur la situation épidémique », Gallimard).

    (2) : Etant entendu que la dichotomie santé/économie, qui justifierait le choix entre l'une et l'autre, est évidemment artificielle. Voir Barbara Stiegler, « Il faut réaliser que l'économie et la santé sont interdépendantes », in Libération, 30 avril 2020.

    (3) : Ce qui laisse planer la menace, aujourd'hui évoquée, de sa possible « réapparition ».

    (4) : Ainsi contrastent avec la reconnaissance pour les « soignants » et les multiples gestes de solidarité au sein de la société, les indications enregistrées par des sondages. Celui d'Ipsos indique 80% d'approbations pour l'item « On n'est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres » (in Le Monde, 11 juin 2020).

    (5) : Tout cela bien sûr obligea à beaucoup de bricolages. Les problèmes n'ont donc pas manqué. Ceux des contradictions entre lesdits scientifiques (dont « l'affaire Raoult » fut la partie la plus visible). Et aussi le délicat calage du partage des rôles entre les deux têtes de l'exécutif. Sans oublier la cacophonie des multiples paroles ministérielles…

     

    (6) : Marcel Gauchet, dans un entretien par ailleurs contestable, pointe le problème : « Il faudrait pouvoir les changer (les institutions) mais ce n'est pas possible. Il s'agit d'un système pervers : plus la déception des citoyens à l'égard de l'action des gouvernants s'approfondit, plus ils ont l'impression que le seul levier qui leur reste, c'est l'élection présidentielle. Plus le système est dévalué, moins les gens sont prêts à accepter une réforme du système. Nous sommes dans une impasse politique.» (Entretien in Le Monde, 7-8 juin 2020).

    (7) : Pour reprendre l'heureuse formule d'Alain Duhamel : « La sympathique chimère d'une concorde nationale », in Libération, 23 avril 2020.

     

    (8) : Jean-Luc Mélenchon a testé la formule préconisant l'éviction des « incapables »  pour laisser place à ceux qui se sentent « capables », mais sans la défendre réellement et y renonçant rapidement. Il faut noter que la charge sans doute la plus virulente contre Macron a été menée par Edwy Plenel dans Mediapart : « En l'espèce, l'impéritie de cette présidence a rabaissé le crédit de la puissance publique tout entière »; encore que lui-même concluait le propos, moins sur Macron soi-même que sur « la nécessité de destituer ce présidentialisme archaïque » (« Le président destitué », Mediapart, 5 mai 2020).

     

    (9) : Voir le manifeste coordonné par André Grimaldi, Olivier Milleron et François Bourdillon, « Santé : Le programme des "jours heureux" ».

     

    (10) : Exemple parmi d'autres, la prose de Yvan Rioufol, qui dispose d'une tribune régulière dans Le Figaro et collabore à la revue Front populaire lancée par Michel Onfray, qui systématiquement interroge : « le gouvernement n'en a-t-il pas trop fait face au Covid-19 ? » et explique que « c'est une panique mondiale qui a été entretenue »...

     

    (11) : Voir par exemple l'entretien croisé avec Philippe Martinez et Jean-François Julliard, in Politis, n°1606.

     

    (12) : Voir le texte « Une prise de conscience des inégalités ? », Etienne Adam, Piere Cours-Salies, Rémi Thouly, 10 mai 2020; et « Est-ce ainsi que les hommes - et les femmes - vivent ?», Etienne Adam, 23 mai 2020. Disponibles sur le site d'Ensemble !


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  • Débat Stratégie

    Une quasi absence au cœur du questionnement des appels


    En reprenant quelques thèmes des 34 proposés du « Plan de sortie de crise » proposé par les 18 désormais 20 organisations syndicales et associatives concernant la sécurité sanitaire, les droits démocratiques individuels, le travail, les besoins, la finance, etc.. il apparaît qu’il y a une absence quasi totale de la question de l’État, de ses structures, de sa reproduction, de son rôle de chef d’orchestre des politiques réactionnaires avec lesquelles nous sommes aux prises.



    Au mieux, un bout de phrase effleure cette absence comme dans l’appel « Se fédérer » qui, énigmatique, clôt son antépénultième paragraphe par une phrase sibylline : «  Et la fédération comme contre-pouvoir. »

    Un contre pouvoir à quoi ?

    Avons-nous besoin d’un contre pouvoir ou de chambouler, transformer, créer d’autres structures qui soient notre pouvoir et qui permettent la réalisation des 34 propositions du « Plan de sortie de crise ».

    Ces 18 devenues 20 organisations pensent-elles vraiment que les structures étatiques actuelles vont mettre à l’œuvre les mesures qu’elles proposent ?

    La technostructure qui y opère va-t-elle développer des mesures quelles réprouvent ?

    Le monde des expert.es, des lobbyistes, avec derrière la force de frappe économique qu’il représente, va-t-il se reconvertir en une sociale démocratie offensive, sans résistance, sans faire valoir ses analyses et ses exigences celles du capital et de la finance ?

    On peut rêver mais cela a-t-il jamais suffit à bouleverser l’ordre des choses ?



    Le CNNR vient de rendre public les principes qu’il avait annoncé dans son appel du 13 mai.

    Il est satisfaisant de constater qu’il pose des principes de démocratie qui vont au delà de ce qui se nomme à l’heure actuelle « démocratie représentative ».

    En effet, dans le chapitre « Refondation de la démocratie », le CNNR soutient le mandat impératif et la possibilité de révocation des représentants.

    Ce sont deux points historiquement refusés par la démocratie dite représentative.

    On passe du statut de représentant à celui de « mandataire ».

    Cette avancée est à souligner.

    Ainsi d’ailleurs que le dernier alinéa de ce chapitre : « Aucune portion de l’État ou de ses serviteurs, aucun secteur de l’Administration ou de ses agents ne peut s’exonérer de ce contrôle [des citoyens] ou y déroger. »

    Du principe à la réalisation de celui-ci, la route risque d’être longue mais il s’agit déjà au niveau des principes d’une réelle avancée.

     



    Et puis dira-t-on, si « on » gagne les élections cette avancée deviendra possible et les structures devront suivre.

    Mais qui est ce « on » qui peut gagner les élections ?

    N’avons-nous pas déjà vu des « on » qui changent radicalement de politique après avoir gagné les élections ?

    Chacun mettra les exemples qu’ils souhaitent.

    Ce ne sont pas ceux-ci qui manquent, tant en France qu’à l’étranger !

    Les élections ne garantissent, malheureusement, rien.



    Une prise en compte sérieuse de ce problème se trouve dans l’appel «Ensemble, tout est possible, soyons responsables ».

    Soulignons en quelques aspects.

    Pour la santé :

    « A la place des ARS d’autres formes de direction et de fonctionnement dans les hôpitaux et les services. Les personnels doivent avoir un contrôle et un pouvoir d’intervention pour une autre politique de santé, »

    Et « afin de donner des garanties aux usagers, qu’ils disposent d’un lieu d’expertise et d’information, la création d’un service public démocratique du médicament et d’une santé environnementale de la prévention ».

    Plus loin, « Le redéploiement des services publics à rétablir et restaurer, est inséparable d’un pouvoir de contrôle des salarié.es et des usagers. »

    Et encore « la réouverture des entreprises utiles devra être imposée, pour assurer la pérennité des emplois et des savoirs-faire et non des dividendes. Y compris sous forme de SCOP et de SCIC dès que les travailleuses et les travailleurs le souhaitent : que les fonds publics viennent en aide ! Les collectivités et l’État doivent être des facilitateurs de ces démarches coopératives. »

    Et encore « un contrôle démocratique doit organiser les activités de la Banque Publique d’investissement et de la Caisse des dépôts... »

    Enfin, « les mobilisations citoyennes, associatives, syndicales, féministes, paysannes, environnementales et climatiques peuvent et doivent ouvrir un nouveau chemin d’alternatives : les lois d’urgence liberticides doivent être abolies, les institutions doivent changer, les formes de démocratie active sont à l’ordre du jour. La citoyenneté pleine et entière (citoyenneté de résidence) doit être reconnue pour toutes et tous ».



    Ces exemples indiquent un des travaux à entreprendre si l’on veut «changer de monde ».

    Il est nécessaire de supprimer certaines structures particulièrement perverses comme les ARS.

    Il est nécessaire d’en créer d’autres comme celle qui doit contrôler démocratiquement les activités de la Banque Publique d’investissement.

    Il y a un énorme effort de création institutionnelle devant nous,à commencer par la mise en route d’une constitution nouvelle qu’on nommera « première démocratie » et non république si l’on suit les principes du CNNR car on passe de la représentation au mandat obligatoire, ce qui oblige à de nouveaux comportements politiques, à un investissement temporel plus grand et plus intense des citoyen.nes.

    Nous entrerions dans un long processus institutionnel qui nécessite à partir de l’inventaire de l’existant, de le juger politiquement en prenant pour guide la volonté de démocratisation et d’intervention des citoyen.nes.


    J-P L

    28-29 mai 2020


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  • Débat stratégie...Dialogue... En réponse à ... 2

    DIALOGUE avec BDS et PZ

     

    Réflexions de RH.

     

    Tout d’abord, je voudrais remercier BDS et PZ de leur contribution.

    Je crois que c’est une bonne manière de débattre entre nous, dans la forme comme sur le fond. D’autant que BDS et PZ partagent avec moi, et bien d’autres, je crois, la préoccupation du maintien de notre mouvement.

     

    Partons de la formule de mon texte que les camarades citent, pour y voir un double contresens :

    « la facilité c’est de mettre en avant les différences pour montrer que rien n’est possible ».

     

    Partons de ce double contresens qui est reproché à mon texte.

    • Pour BDS et PZ, « Ensemble ! est passé avec une singulière régularité à côté de ce qui bougeait ».

     

    Ce constat concerne d’abord le fait que nous serions passés à côté du mouvement des Gilets Jaunes.

    Certes, mais est-ce le cas d’Ensemble seulement ?

    Ce fut lié à la nature de ce mouvement, né de couches sociales à l’écart du mouvement ouvrier, ce qui est un immense problème.

    Il aurait été « regardé avec suspicion » parce que différent : ce fut vrai au départ, mais, très vite, il y eut une solidarité et des liens créés.

    Par ailleurs, le mouvement posa des problèmes comme des dérives racistes, homophobes et surtout antisémites.

    Ensemble fut une des seules organisations à ne pas laisser passer ces dérives, quand la FI ou le NPA furent dans le déni.

    Tout en soutenant le mouvement des GJ.

     

    Au-delà des GJ, il y eut, en 2017, le développement de la FI.

    Comme vous le dites, au départ, il y avait des éléments intéressants dans ce mouvement.

    C’est bien pour cela qu’une partie des camarades d’Ensemble y a participé : nous voulions être dans « ce qui bougeait ».

    La suite fut décevante, en grande partie à cause de ce que vous dites sur la direction mélenchoniste.

    Une autre partie de notre mouvement, inquiète de ce que vous dites sur Mélenchon, refusa d’aller à la FI, mais tenta d’être présente dans des tentatives unitaires diverses.

    Tout cela est aujourd’hui, à mon sens, un échec, mais on ne peut pas dire qu’Ensemble soit passé à côté de ce qui bougeait.

    Ensemble a échoué, mais qui a réussi ces dernières années ?

     

     

    • L’autre reproche, ce sont

    • « des prises de positions qui peuvent s’assimiler à de l’eau tiède, ne distinguent en rien Ensemble ! des autres forces de la gauche de gauche et passent donc inaperçues ».

    Il y a beaucoup de choses dans cette réflexion.

    C’est la discussion sur la pratique de l’unité, qui est au cœur de l’identité d’Ensemble depuis sa création. 

    BDS et PZ posent une vraie question : la logique unitaire de notre mouvement le rendrait « invisible » parce que son originalité disparaîtrait.

    C’est un vrai problème et il conviendrait effectivement d’avoir une visibilité plus grande, notamment en termes de propositions programmatiques.

    Nos divisions n’ont pas favorisé ce travail, mais je suis d’accord qu’il est indispensable.

     

    Après, il y a de vraies différences sur la question de l’unité.

    Quand vous dites, « le rassemblement -ou l'unité- nécessaire pour le rapport de forces face au capital et ses représentants et la construction d'un bloc social et politique pour l'alternative, ne peut être envisagé indépendamment de son contenu », c’est à la fois une évidence et, souvent, un prétexte pour éviter l’unité.

    La France insoumise ne dit pas autre chose, avançant, elle, son programme, alors que vous appelez à la construction collective d’un tel programme, ce qui est éminemment préférable.

    Mais vous employez l’expression « cartel politicien à l'ancienne », tout comme la FI, qui est, elle, méprisante (à l’image de son chef), avec sa dénonciation de la « soupe de logos ».

     

    Donc, la voie est étroite entre la nécessité d’un contenu et celle de l’unité.

    Mais le contenu ne doit pas empêcher cette unité.

    Parce que le contexte demeure gros de dangers, avec une extrême droite en embuscade.

    On n’a pas le droit de négliger cela.

    C’est l’honneur d’Ensemble de ne pas avoir laissé de côté la préoccupation unitaire.

    Mais, encore une fois, il y a une zone de débats à avoir sur la nécessité de notre visibilité, de notre originalité.

     

     

    Pour conclure, je voudrais revenir sur la formule qui fait débat,

    « la facilité c’est de mettre en avant les différences pour montrer que rien n’est possible ». 

     

    Elle vaut pour les relations unitaires comme pour le fonctionnement de notre mouvement.

    Est-elle le reflet d’une mentalité rassembleuse sympathique mais naïve ?

    Si on laisse de côté une psychologie facile, il faudrait plutôt réfléchir au bilan du mouvement ouvrier, et notamment de notre gauche.

    Avons-nous, ainsi que celles et ceux qui nous ont précédé.e.s pêché à cause d’une pratique rassembleuse ou à cause du sectarisme ?

    Poser la question c’est y répondre.

    Inventer une autre manière de « faire politique », c’est d’abord rompre avec ces divisions souvent stériles.

    L’eau tiède, ce n’est pas toujours agréable, mais l’eau trop chaude ou trop froide c’est dangereux.

    Si nous partageons la nécessité d’avancer ensemble avec nos différences, alors nous pourrons construire.

    Sinon, nous disparaîtrons.

    Un mouvement avec une diversité, mettons au hasard, avec trois courants, vaut mieux que trois petites organisations.

    Je pense que c’est notre conviction commune.

     

    Amitiés fraternelles.

     


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  • Débat stratégie..

    Dialogue... En réponse à ...

     1/

     

    Il y a quelques jours un Camarade s’est soucié de la manière dont certain(E)S d’entre nous abordions les débats internes à Ensemble.

    Nous ( BDS et PZ) avons voulu poursuivre ce dialogue par une contribution écrite à 4 mains.

    EN REPONSE A ...

    Notre Camarade part d’un constat qu’on ne peut que partager :

    depuis la Présidentielle de 2017, nous sommes divisé·es écrit-il.

    Nous croyons utile de préciser sur quoi porte cette divergence.

    Avant de nous y risquer, nous voudrions préciser un point qui fait souci, à juste raison.

     

    Il insiste pour dire qu’il faut penser ces divergences dépassables.

    Oui mais pas en mettant la poussière sous le tapis.

    Elles ne seront dépassables que dans la mesure où nous ne les contournons pas mais où nous les affrontons afin d’éviter les non-dits, dans la mesure où on ne peut se contenter de chercher le plus petit dénominateur commun qui finit toujours par ronger de l’intérieur.

    Donc il ne s’agit pas de viser à ce que les un·es s’alignent sur les autres qui leur diraient « on vous l’avait bien dit » : reprenons à notre compte le « ni vaincus ni vainqueurs »mais pour dégager des axes d’actions politiques encore jamais tentés.

     

    La création de FI avait porté une idée

    qui visait à ce que les citoyen·nes s’emparent de l’élaboration politique

     

    MAIS dès le départ il y avait un immense MAIS, ce projet était dès sa conception récupéré par Mélenchon et ses proches.

    On ne le diabolise pas mais comment penser compatible une démarche citoyenne et autogestionnaire sous l’égide d’un homme qui se considérait suffisamment miraculeux pour s’autoproclamer porteur de la solution.

    L’acte en lui-même détruisait la promesse.

     

    Et rien de ce qui s’est produit depuis n’est autre chose que du prévisible.

    « la facilité c’est de mettre en avant les différences pour montrer que rien n’est possible » écrit-il.

    Il y a pour nous un double contresens.

    • D’abord c’est le maintien de la situation actuelle qui susurre que rien n’est possible.
    • Nationalement, Ensemble ! est passé avec une singulière régularité à côté de ce qui bougeait.
    • On aura tout de même la cruauté de rappeler qu’au CN qui précédait les Nuits Debout on nous parlait de « l’atonie du mouvement social » et que les Gilets Jaunes ont tout d’abord été regardé·es avec suspicion parce qu’ils s’écartaient des traditions politiques courantes.

     

    • Que veut dire se regrouper et pourquoi avons-nous appeler ça Ensemble ?
    • Peut-être la fin de ces espaces (officiellement) qui avaient été à l’origine d’Ensemble a-t-elle résulté de l’illusion que les différences étaient définitivement derrière nous.
    • Mais ces différences, ne sont pas issues de nos seuls cerveaux, elles sont dans la société et donc comment pourrions-nous y échapper ?
    • Même parmi celles et ceux qui signent les mêmes textes, il ne saurait en être autrement.
    • Ce serait à la fois étrange et voudrait dire que nous serions inattentif·ves aux un·es et aux autres.
    • Nous pensons que pris ainsi le désaccord est même fécond dans la mesure où il pousse tout le monde à s’interroger sur ce qu’il recouvre et à interroger sa propre pensée.
    • Et pour l’instant au lieu de créer de l’unité nous avons considéré que c’était l’uniformité qui était notre ciment.
    • Toute contradiction au lieu d’être vécue comme le signal de la nécessité d’ouvrir un chantier a été vécue comme une menace.
    • D’où des prises de positions qui peuvent s’assimiler à de l’eau tiède, ne distinguent en rien Ensemble ! des autres forces de la gauche de gauche et passent donc inaperçues.
    • Or on ne peut pas, pour des raisons internes, avoir un propos en deçà de ce qu'une part importante de celles et ceux qui agissent sont en droit d'attendre de nous.
    • Nous n’avons jamais terminé le travail sur l’organisation.
    • Qu’est devenue la suite du texte « Emancipation » adopté en 2015?
    • Et aujourd’hui, qui nous demande de livrer des solutions clés en mains ?
    • N’est-ce pas plutôt la capacité à désigner ces chantiers à ouvrir qui peut rassembler les intéressé·es ?
    • De fait, c’est une image traditionnelle de parti que nous avons donné : depuis notre création quelle force nouvelle supplémentaire avons-nous pu intégrer ou seulement essayé d'intégrer ?

     

    Comment gérer nos différences ?

    Si ce n’est d’abord en acceptant de les situer clairement et de voir le travail qu’elles appellent.

    Le souhait réitéré depuis plusieurs années de certaines et certains d’entre nous d’ouvrir le chantier stratégique n’est rien d’autre que cela.

     

    Dans la conclusion de sa contribution, notre Camarade rappelle que « notre orientation est bien de rassembler la gauche et l'écologie antilibérale, tout en liant le social et le politique ».

    Nous en sommes d'accord mais il faut en dire davantage,

    au moins pour deux raisons.

    Pour commencer, le rassemblement -ou l'unité- nécessaire pour le rapport de forces face au capital et ses représentants et la construction d'un bloc social et politique pour l'alternative, ne peut être envisagé indépendamment de son contenu.

    Dans notre esprit, cela ne signifie pas qu'il faille prétendre aligner un tel rassemblement sur nos positions, ce qui serait une marque de sectarisme et d'impuissance.

    Mais nous ne devons pas non plus tordre le bâton dans l'autre sens : celui, dès le départ, de la recherche du plus petit dénominateur commun et d'un contenu de basse intensité, incapables alors de nous lier aux exigences de changement qui s'expriment dans la société et de donner au rassemblement une dynamique populaire.

     

    Ensuite, une autre question se pose : celle des formes du rassemblement, inséparables pour nous de son contenu et de sa dynamique.

    Revenons en quelques mots à ce qui avait la force de la campagne du « Non de gauche » au projet de TCE en 2005 :

    la triple caractéristique

    * d'une campagne unitaire (le rassemblement des courants et forces politique de gauche)

    * mais aussi d'une unité englobant des secteurs associatifs, syndicaux et altermondialistes

    * et enfin, élément lui-aussi décisif, la caractéristique nouvelle d'une campagne citoyenne assise sur des collectifs unitaires dans les quartiers des grandes villes, les villes et les campagnes, dont la composition était en majorité faite de citoyennes et de citoyens non-membres d'une organisation.

     

    Notre démarche de rassemblement doit donc systématiquement raccorder et veiller à articuler ces différentes caractéristiques.

     

    Il s'agit donc d'écarter aussi bien la logique de la séparation du social et du politique que celle du cartel politicien à l'ancienne, et de favoriser les lieux de type forums citoyens larges qui surgissent, sous une forme ou une autre, des mobilisations elles-mêmes.

     

    Avec amitiés.

     

    BDS et PZ


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