• Assumer nos désaccords dans une organisation vivante et démocratique

    Le Débat dans Ensemble ! Octobre 2017

    Assumer nos désaccords

    dans une organisation vivante et démocratique

    Jean-Claude Mamet

     

     

    Nous avons un débat très clivé, mais, avec d’autres, je pense qu’il faut tout faire pour que cela ne dérape pas vers une cassure irrémédiable. Ici je tente de reprendre le débat en affrontant nos bilans collectifs, comme la contribution de François Coustal l’avait initié.

    Etre là où ça bouge : oui

    Etre là où ça bouge. Normalement, cela fait partie en effet de nos réflexes: ne pas avoir peur du neuf et du mouvement. C’est par exemple comme cela que nous avons tous et toutes réagi pour Nuit Debout, mouvement déroutant. On peut penser que Nuit Debout et FI n’ont rien à voir l’un avec l’autre, et c’est vrai. A Nuit Debout, le champ politique était très largement ignoré, voire boycotté : seule une petite partie s’y intéressait. Mais il y a quelques similitudes : Nuit Debout est un jaillissement socio-politique, limité mais réel. Il y a des aspects de cela dans les groupes d’appui de FI, c’est certain. Donc, s’intéresser à des groupes politico-citoyens qui militent, qui veulent agir, même confusément, oui, c’est dans nos gènes.

    Je comprends donc que des camarades pensent qu’il ne faut pas « louper » cela. Ils estiment que c’est ce qui s’est passé, et j’entends cela. J’avais (pas tout seul !) le même raisonnement en 2009 quand il s’est agi de faire campagne avec le Front de gauche naissant pour les élections européennes : « on » s’est battu dans le NPA pour ne pas louper cela. Et on a ensuite pris le risque de se séparer du NPA, à des moments différents.

    Pourtant fin 2008 et début 2009, le NPA était un vrai « succès », il captait lui aussi une énergie socio-politique nouvelle, parfois très neuve. On me disait d’ailleurs : tu en es ou pas ? (Samy).  C’était un déchirement ! Car malgré ce «neuf », le NPA s’était constitué centralement sur un pluralisme volontairement autolimité à la sphère d’extrême-gauche classique, en refusant toute idée de rassemblement du périmètre antilibéral victorieux au référendum de 2005 sur l’Europe. De ce fait, il ne pouvait pas répondre à la situation dans son ampleur, comme on l’a vu ensuite, même si l’idéologie du NPA propageait l’idée qu’il pouvait faire, qu’il fallait oser (et cela était souvent compris comme : pouvait tout faire seul, y compris quasiment sur le plan social), et aussi qu’il n’y avait rien de sérieux entre lui et la direction du PS (discours oraux). On connait la suite sur l’évolution du NPA, même s’il y a encore un potentiel en son sein.

    Les frontières du combat sont mouvantes

    Samy Johsua pose la question : peut-on agir en front commun avec les socio-libéraux ? Non bien sûr. On peut parfois faire des alliances ponctuelles (y compris avec des droites démocratiques !), mais pas de front stable.  D’ailleurs, c’est réciproque : le SPD a toujours dit qu’il ne s’allierait pas avec Dis Linke, préférant « la grande alliance » libérale, dont il paye le prix. Mais les socio-libéraux peuvent être tiraillés parfois entre deux soucis : ou bien continuer à exister, donc gouverner, et si c’est nécessaire, accepter un compromis avec les vraies gauches, c’est l’exemple du Portugal (nul ne sait jusqu’où cela ira). Ou bien se suicider comme parti dans le libéralisme à tout crin : aller chez Macron, ou encore l’Italie (voir le livre de Christophe Aguiton).

      Il ne peut y avoir de front commun durable qu’avec les courants et forces qui résistent, qui se battent, même avec de la bouillie (croit-on) sur le plan des idées. Mais le propre de l’action politique (du front unique moderne), et des changements de conjoncture, c’est de faire bouger les lignes, et de voir que les frontières habituelles sont mouvantes. Mais quand des alliances pragmatiques, des convergences de fait, semblent ou deviennent durables, répétées, consolidées, alors il devient possible de les transformer en force politique de combat. Pas encore en parti, mais en front, alliance, mouvement, plein de contradictions certes, mais utile pour faire bouger les rapports de force.

    Ainsi, il fallait être au Front de gauche, qui permettait dans son « statut » l’entrée à égalité de toute composante nouvelle, au plus haut niveau de décision (coordination). En réalité, cette égalité n’existait pas, on le sait. Le PCF faisait du Front de gauche un paravent protecteur, potentiellement ouvert sur le monde, mais construit de telle sorte que cela ne le mette pas en danger comme parti. C’est la différence fondamentale avec le réseau des collectifs antilibéraux de 2005-décembre 2006, qui mettait le PCF en déséquilibre. Au départ, le PG a également épousé cette vision : il ne goûtait que très peu le seul espace du Front de gauche ouvert aux « inorganisés » et aux « personnalités » (le Conseil national, mise en place à l’automne 2011). Nous n’avons donc pas réussi à installer un rapport des forces qui dépasse cette situation : il y a là une plage de débat nécessaire entre nous et publiquement (vis-à-vis du PCF notamment). Mais le choix de JL Mélenchon a été à partir de 2015, de déconstruire le Front de gauche comme lieu pluraliste, et il a réussi, au profit d’un mouvement qu’il contrôle seul. Mais la société s’est mise à bouger en 2016 : le mouvement socio-politique de 2016, porteur à lui seul d’une dimension politique, critique frontale du quinquennat de Hollande. 

    Les mouvements de 2016 ont donc provoqué un craquement profond dans la mouvance socialiste (après celui de 2005, qui finira par donner le PG en 2008).  2016 a été suffisamment subversif pour miner le cœur de la stratégie socio-libérale osant se dire de gauche (exécutif et direction PS). C’est Macron (et Valls !) qui en a tiré la conclusion stratégique et politique : abandonner les veilles chemises. Mais cette situation ouvrait à gauche un espace politique anti-libéral très large, et notre rôle était de tenter de le rassembler en respectant son pluralisme constitutif. C’est pourquoi il était nécessaire, prenant appui sur le mouvement socio-politique de 2016, de tenter d’en construire une expression politique synthétique, qui ne soit pas le prolongement naturel et linéaire du mouvement de 2016 (Podemos n’est pas le « produit » des Indignés, mais la force dérivée de ce mouvement, ce qui implique une action politique pour y parvenir), mais qui en exprime l’énergie plurielle et décapante. Mais tout cela s’est produit alors que les réseaux militants, ceux du Front de gauche, ou bien d’autres, sont souvent pétrifiés ou en partie usés par des défaites de tous ordres, ou par le côté terrifiant du monde, et que les avancées dans la convergence entre le social et le politique ne progressent pas à la hauteur de la situation (blocages internes aux syndicats, tentation forte de retour sur l’autonomie du mouvement social, etc). Peut-être que dans ce cadre (autocritique ?), nous n’avons pas été suffisamment offensif dans l’Appel des 100 par exemple, pour exploiter davantage le fait que cet appel n’a émergé que parce que des syndicalistes l’ont voulu au départ, en plein mouvement social naissant (mars 2016), mais avec des difficultés d’inerties dans leurs organisations (et je ne parle pas du fait que ni Ensemble- ni le PCF, ni EELV- n’ont repris ce travail, et qu’on préfère le vivre comme un « échec », alors qu’on n’y croyait pas comme projet).

    C’est pourquoi, lorsque JL Mélenchon a lancé son propre projet en février 2017 (muri depuis longtemps avec le logiciel de Laclau/Mouffe traduit en français), je n’ai pas personnellement pensé qu’il allait se planter. Le système de Laclau a une efficace propre indéniable, et on n’est pas obligé de se dire « populiste » pour l’appliquer. J’ai même écrit que JLM répondait à « l’esprit du temps », après les milliers d’espoirs déçus, à savoir : quelqu’un de charismatique qui avance sans trembler en disant : c’est moi la solution. Quand Hamon a gagné la primaire, je n’ai pas du tout défendu dans l’appel des 100 que JLM devait se retirer (cette idée a bien existé, de même que l’inverse ensuite, mais minoritaires), mais que la situation amplifiait le débat sur une candidature de rassemblement à la hauteur des exigences de 2016. Or, après janvier 2017, JLM et Hamon ont très bien senti que c’était cela qui était posé (cf : leur jeu médiatique). Mais Hamon ne pouvait pas résoudre l’équation en restant amarré à l’appareil du PS, c’est évident (le CN d’Ensemble l’avait dit). Son potentiel a donc été transvasé pour JLM et Hamon a perdu.

    Plus généralement, je pense d’ailleurs que le « moment favorable » pour les secteurs critiques du PS débutait dès la loi Macron de fin 2014, moment non saisi (sauf la production d’un premier 49-3) au profit du choix « interne » d’aller au congrès du PS de juin 2015, plutôt qu’afficher d’abord sur la scène politique un projet de bloc rassembleur centré sur l’action (et sans forcément claquer la porte du PS immédiatement). Et cela au moment même où Ensemble travaillait aux Chantiers de l’Espoir.  Bien sûr en 2016, le ratage de la motion de censure a encore amplifié l’idée que les secteurs critiques PS ne faisaient que des demis pas en avant.

     

    Le pluralisme de gauche est une leçon stratégique du 20ème siècle

    Défendre le pluralisme du mouvement contre la pensée unique ossifiée nous est certes commun, tout le monde le dit.  Mais cela ne doit pas rester une rhétorique oubliée au profit de raccourcis ou de « coups politiques » dont on peut croire qu’ils nous font faire un bond en avant. Un bond en avant apparent ou momentané (NPA 2008) peut cacher un recul plus grave s’il n’est pas inscrit clairement dans une stratégie de rassemblement qui inclut à chaque pas les évolutions et les « bougés ».

    Charles Michaloux et François Sabado écrivent dans Contretemps N° 34, à propos du réexamen d’octobre 1917 : « Les circonstances ont joué, mais les bolchéviks n’ont pas eu pendant toute cette période une politique visant à construire des coalitions […] ». Or, « la question des alliances ou de coalitions gouvernementales s’est posée dès la prise du pouvoir ». Tout cela me semble très juste, mais on mesure mal sans doute ce que veut dire écrire cela aujourd’hui, alors que beaucoup d’entre nous ont été « formés » longtemps à une conception davantage centrée sur « la ligne juste au moment décisif », incarnée par un seul parti, voire un seul homme.  Certes, on a beaucoup évolué depuis longtemps, mais...quelque chose est resté.

    On peut lire aussi avec profit le bouquin de Christophe Aguiton sur la « Gauche du 21ème siècle » à ce sujet (même si j’ai des désaccords), notamment sa partie conclusive. Critiquant les théories de Laclau, il explique : « Le choix binaire ne correspond pas aux aspirations des mouvements sociaux les plus récents où domine l’horizontalité et l’implication directe des acteurs ». Il propose donc une « troisième option », « une stratégie d’alliance », qui inclut la part traditionnelle du mouvement ouvrier et de la gauche, avec d’autres secteurs en mouvements (immigrés, jeunes de la génération Nuit Debout). Il déplore à juste titre que les forums sociaux n’aient pas permis « d’unifier les différentes positions des mouvements sociaux et forces politiques de gauche ». Bref, cette troisième option, vraiment « jeune » (puisqu’il faut être jeune !), vraiment nouvelle, ce serait selon moi, la définition d’une stratégie politique alliant l’ancien et le neuf sur le plan sociologique, mais surtout le social et le politique pour en accroitre l’effet subversif contre le néo-libéralisme qui a une vision aride du monde.

    Ce qui se passe dans l’Etat espagnol est par ailleurs nouveau. Podemos est en train d’évoluer d’une « guerre de mouvement » (gagner seul en quelques mois) vers une « guerre de position » et de recherche de coalitions, pour la Catalogne comme peut-être pour la société tout entière (ce qui d’ailleurs comporte des risques aussi, notamment coté PSOE). Viser une nouvelle constituante, c’est d’ailleurs par définition viser la pluralité des mouvements, idées, partis.

    Et cela pose aussi la question de la stratégie pour l’Europe et donc pour 2019. Plus on monte sur la scène plurinationale, donc par exemple européenne, plus on s’éloigne des contextes nationaux stricts, plus la nécessité d’associer et d’intégrer des visions différentes mais confluentes, se fait sentir.

     

    Conclusion : la question stratégique n’est pas réduite à FI ou pas FI, mais rassemblement pluraliste ou pas, et de gauche, comme visée constitutive. On peut donc participer à FI, à Front commun, à l’Appel des 100, aux tentatives pour reconstruire des assemblées citoyennes, pour articuler les hybridations de l’invention politique par les luttes et par les partis. Le débat stratégique commence sur le but, pas uniquement sur les lieux différents de notre action. Restons ensemble.


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